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17 mars 2017 5 17 /03 /mars /2017 15:34

Lors d’une visite récente au cimetière de Kinneret, un des plus beaux endroits d’Israël, j’ai découvert la tombe de l’écrivain Aharon Megged. Megged (1920-2016), décédé il y a un an, est sans doute un des plus grands écrivains israéliens contemporains, même s’il est moins connu en Israël même, et surtout à l’étranger, que d’autres écrivains comme Amos Oz ou David Grossman. Sans doute cela tient-il au fait qu’il est devenu un outsider au sein de l’establishment culturel, après avoir dénoncé, comme nous allons le voir, la “propension au suicide” des intellectuels de la gauche israélienne.

 

Né en Pologne en 1920, Aharon Megged est monté en Israël avec ses parents en 1926. Son père, qui était enseignant dans un lycée hébraïque en Pologne, est devenu le premier instituteur du village de Raanana, où il s’est installé avec sa famille. La ville florissante, très prisée aujourd’hui des francophones, était à l’époque un hameau peuplé de 30 à 40 familles, dont les petites maisons bordaient la rue principale… C’est de son père qu’Aharon Megged a hérité l’amour des livres et de la littérature. Membre du kibboutz Sdot Yam pendant 12 ans, il fonde avec un groupe d’amis écrivains le magazine littéraire Massa, étendard de la jeune littérature israélienne des années 1950, dont il est le rédacteur en chef pendant une quinzaine d’années. En 1968, il est envoyé à Londres en tant qu’attaché culturel de l’ambassade d’Israël.

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Auteur de 35 livres - dont une vingtaine de romans, ainsi que des nouvelles et pièces de théâtre - Aharon Megged est un des principaux romanciers israéliens contemporains. Son oeuvre lui a valu plusieurs prix prestigieux, dont le Prix Bialik (1974), le Prix Agnon et le Prix d’Israël de Littérature en 2003. Ses livres sont traduits en plusieurs langues dont le français. Aharon Megged est le père de l’écrivain Eyal Megged, marié à Zeruya Shalev. Parmi les romans de Megged traduits en français, on peut mentionner Derrière la tête (Phébus 1996), Le Chameau volant à la bosse d’or (Métropolis 1997), et Le poids de l’innocence (Bibliophane – Daniel Radford 2003).

 

Le poids de l’innocence raconte une journée de la vie d’un sexagénaire, ancien bibliothécaire tout juste parti en retraite, qui erre désoeuvré dans les rues de Tel Aviv. Au fil de sa promenade, sans but précis, il se remémore les moments clés de son existence : sa rencontre avec sa femme, Ronyah, rescapée de la Shoah ou la mort de son frère cadet Hilik, tombé pendant la guerre des Six Jours lors des combats sur la colline des Munitions. L’humour d’Aharon Megged a été comparé à celui du romancier américain Philip Roth, mais il y a beaucoup moins de cynisme chez Megged, dont les héros sont décrits avec tendresse, même avec leurs faiblesses et leurs côtés ridicules. On retrouve dans Le poids de l’innocence, tout comme dans Le Chameau volant à la bosse d’or, l’ironie caractéristique de Megged et le thème de la littérature.

 

Dans Le chameau volant à la bosse d’or, un écrivain voit sa vie perturbée par l’arrivée dans son immeuble d’un critique littéraire, qui emménage dans l’appartement au-dessus de lui. Kalman Keren, nourri de littérature française classique et traducteur en hébreu de Rabelais, rêve d’écrire le livre ultime, dont il n’a pour l’instant rédigé que 22 pages en tout et pour tout… A travers cette évocation caustique de la relation entre l’écrivain et le critique, Aharon Megged dresse un portrait plein de drôlerie des relations de voisinage dans un immeuble typique de Tel Aviv.

 

Megged contre la trahison des clercs israéliens

Membre du Parti travailliste pendant plusieurs décennies, Aharon Megged a pris position très fermement contre le courant post-sioniste et contre les dérives de l’intelligentsia israélienne en proie à un syndrome autodestructeur. Dans un article publié en 1994 dans le quotidien Ha’aretz, après les accords d’Oslo, intitulé “La propension israélienne au suicide”, Megged définissait ainsi ce phénomène unique dans toute l’histoire humaine : « une identification émotionnelle et morale de la majorité de l’intelligentsia israélienne avec des gens qui oeuvrent ouvertement à notre destruction ».

 

Il est regrettable que ne soient traduits en français à ce jour que les romans les plus récents d’Aharon Megged, et non ses précédents livres, qui reflètent la transformation d’Israël dans les années cinquante, d’une société pionnière aspirant à l’égalité en une société établie accueillant les vagues d’émigration en provenance d’Europe et des pays arabes. De son propre aveu, Megged tire la matière de son oeuvre de la « poussière de cette terre, ancienne, biblique et nouvelle, pétrie de contradictions et pleine de complexités, objet de guerres perpétuelles et de menaces existentielles ».

Pierre Lurçat

NB je donnerai mardi 21 mars à 20h30 une conférence à Paris sur mon dernier livre, La trahison des clercs d’Israël, paru à La Maison d’Edition.

 

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