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5 avril 2017 3 05 /04 /avril /2017 09:00

 

A Alain Etchegoyen (1952-2007)

In Memoriam

 

Quand la secrétaire de l’association des Amis de Jérusalem en France m’avait appelé pour me proposer de venir présenter mon dernier livre au salon de Limoges et d’y donner une conférence devant la branche locale de l’association, j’avais tout d’abord été quelque peu réticent.  Cette ville de province, où je n’étais jamais allé, évoquait pour moi le décor suranné d’un roman de Vialatte, m’inspirant un sentiment mêlé d’ennui et de nostalgie pour la France de mon enfance ; celle que j’avais quittée plus de vingt ans auparavant pour aller vivre en Israël.

 

J’acceptai pourtant de m’y rendre, à contre-coeur. Dans le train de l’aller - composé de vieux wagons à compartiments de lits-couchettes, reconvertis pour l’occasion, car c’était un jour de grands départs - Julia me raconta un souvenir d’un voyage en train  en Italie, en classe préparatoire, au cours duquel elle s’était fait dérober tout l’argent de poche de ses vacances, mille francs de l’époque. Notre professeur de philosophie avait spontanément organisé une collecte parmi les élèves pour qu’elle ne reste pas entièrement démunie. “C’était un homme très généreux”, me dit-elle, et ce souvenir ranima en moi celui d’autres anecdotes de cette époque déjà lointaine où nous fréquentions le même lycée parisien.

 

“Comment lui rendre hommage ?” me demandai-je en repensant à cet enseignant talentueux, qui était disparu il y avait tout juste dix ans, en pleine force de l’âge, trop tôt enlevé à l’affection des siens. Essayiste et chef d’entreprise à ses moments perdus, pédagogue aimant son métier, mais aussi la bonne chère, le bon vin et les plaisirs de la vie, il avait même été un temps commissaire au Plan du gouvernement, brève incursion dans la politique pour ce brillant touche-à-tout qui n’avait rien du philosophe enfermé dans sa tour d’ivoire. Ces facettes multiples me semblaient rétrospectivement témoigner d’un appétit de vivre hors du commun, comme s’il avait voulu éperdument combler, de manière inconsciente, une existence trop brève.

 

*

*    *

 

 

A notre arrivée à Limoges, nous fûmes accueillis par le président de l’association Israël-Limousin, André C., homme affable qui se présenta à nous comme un “catho” ami d’Israël et nous emmena directement au salon du Livre, hébergé sous un immense chapiteau sur la grand-place devant la gare. Le stand de l’association avait été placé - choix malencontreux ou peut-être délibéré des organisateurs - à côté de celui d’une association pro-palestinienne locale, recouvert d’affiches aux couleurs criardes et de slogans haineux, qui était tenu par deux Juifs, sans doute habités par cette tristement célèbre maladie, jadis décrite par Theodor Lessing dans son ouvrage La haine de soi juive. Tandis que la foule défilait devant la petite table couverte de livres d’auteurs israéliens ou juifs, ne s’y arrêtant guère, car elle se portait surtout vers les quelques écrivains vedettes invités du Salon, j’écoutai le président de l’association me raconter comment les habitants de la région avaient sauvé pendant la guerre près de 600 enfants juifs, cachés par leurs parents, dont la plupart n’étaient pas revenus des camps.

 

Il me fit ensuite le récit de l’aventure éphémère du kibboutz Ma’har, fondé au début des années 1930 par le mouvement sioniste Hashomer-Hatzaïr dans le village au nom prédestiné de “Jugeals-Nazareth”, pour accueillir des jeunes Juifs d’Allemagne et leur inculquer des rudiments d’agriculture, avant leur “montée” en Eretz-Israël (qu’on appelait encore à l’époque Palestine). Malgré l’intégration parfois délicate au sein de la population locale et le manque de soutien des institutions juives françaises, cette expérience s’avéra être une réussite, et le kibboutz corrézien parvint à se maintenir jusqu’en 1935, date de sa fermeture sur ordre préfectoral. Ses membres s’installèrent ensuite dans le kibboutz d’Ayelet Hashahar (“L’étoile de l’aube”), en Haute-Galilée.


 

Un kibboutz au coeur du Limousin ! Cette histoire me parut presque trop belle pour être vraie. Originaire de Bretagne, André avait grandi juste au lendemain de la guerre à Strasbourg, où il avait côtoyé des jeunes orphelins de la Shoah, partis eux aussi avec le mouvement de l’alyah des jeunes en Israël, où il leur avait rendu visite dans les années 1950, âgé de seulement 15 ans. C’était sa première visite en Israël, mais son amour pour le pays avait des racines plus anciennes. Son père avait en effet, comme il lui avait raconté bien des années plus tard, été volontaire pendant la guerre d’Indépendance au sein du Mahal, le bataillon des volontaires venus de l’étranger, où ses aptitudes de spécialiste du chiffre avaient été précieuses pour la jeune armée juive assaillie par les armées de quatre pays ennemis, supérieures en nombre et en armement.

 

 

Le lendemain midi, attablés dans un bon restaurant de la ville, nous accompagnâmes notre repas d’un Pouilly fumé, et Julia me raconta comme “Etché”, encore surnommé “le maître”, les avait initiés à la dégustation des vins de Loire, joignant l’utile à l’agréable car les pays de Loire étaient cette année au programme des concours. Contrairement à mon professeur de philo de Terminale, qui vivait reclus dans son monde intérieur, fait d’idées platoniciennes et de concepts kantiens, notre prof de classe préparatoire alliait le goût des abstractions à celui des choses bien terrestres, comme la vigne ou le rugby. A l’époque, je ne comprenais pas comment ces penchants si différents pouvaient aller de pair, mais avec le recul du temps et la maturité, il me sembla que sa manière de vivre et d’enseigner était tout aussi justifiée - et sans doute plus proche de la conception juive - que celle, beaucoup plus traditionnelle et ascétique, de mon professeur de lycée. “Qu’aurait-il pensé de nous voir ici réunis ?”, demandais-je à Julia en portant un toast à la mémoire de notre ancien professeur. “Il aurait partagé notre joie, en saluant la vie si riche et pleine de surprises”, me répondit-elle sans hésitation, en levant son verre. “Le’haïm!”, à la vie !

 

Pierre Lurçat



 

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