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19 septembre 2021 7 19 /09 /septembre /2021 10:19
Avrom Sutzkever, porte-parole des massacrés du ghetto de Vilnius

Alors que le Var connaissait son pire incendie cet été depuis 20 ans, ravageant 8 100 hectares dont 7 000 hectares de forêt, vignes, garrigue, je lisais halluciné, dans la traduction sublime de Rachel Ertel, « heures rapiécées » (1) d’Avrom Sutzkever (1913-2010), le poète témoin des cendres de la communauté juive de Lituanie voici 80 ans, exterminée par la Wehmacht, suivie par l’Einsatzgruppe A et enfin par la Gestapo et la SS de 1941 à 1944. Sutzkever est un immense poète, de la dimension de Paul Celan, et ses poèmes hantés du ghetto rappellent en nous « le Chant du peuple juif assassiné » d’Itz’hok Katzenelson, réchappé du ghetto de Varsovie par un leurre des nazis pour être rattrapé au camp de Vittel avec son fils et être assassiné à Auschwitz-Birkenau en 1944.

« depuis que témoin j’ai vu une allumette
éteindre une synagogue pleine de vieillards et d’enfants
Plus vite
Que dans le coucher de soleil s’éteint une hirondelle
Et il ne restait après eux qu’un yisgadel veyiskadash (2)
Un parchemin de cendres
avec des étincelles de lettres » (p. 340).

Rappelons qu’au festival de Radio-France à Montpellier, en 2007, Gérard Depardieu a prêté sa voix au poète yiddish, devenu israélien en 1948. Rachel Ertel, qui a bien connu Sutzkever, commence sa préface ainsi : « Avrom Sutzkever, homme phénix, a traversé tous les bûchers du XXe siècle. » Il fut l’un des très rares rescapés des juifs de Lituanie, à commencer par ceux du ghetto de Wilno (Vilnius). Au 1er janvier 1941, le pays comptait 208 000 juifs. Fin 1944, les Soviétiques dénombraient près de 196 000 victimes. Seuls survécurent entre 12 500 et 13 500 d’entre eux, soit près de 97 % de la population exterminée. On l’oublie tant cette mémoire-là est insupportable, comme toutes les exterminations, qui sont les événements les plus monstrueux de l’Histoire, les plus démentiels.

Avrom Sutzkever fut parmi les ultimes témoins et très rares survivants du génocide à être entendu devant le tribunal de Nuremberg, à la demande de l’accusation soviétique, en janvier 1946. Surtout, sa déposition resta dans les mémoires car, durant onze longues secondes, il ne put sortir aucun son, aucune parole de sa bouche, comme en atteste le film de son témoignage.

Le 22 juin 1943, dans le ghetto de Wilno dans sa phase de liquidation, il écrit :

« suis-je le dernier poète d’europe ?
mon chant pour cadavres, corbeaux ?
je sombre dans le feu, les marais, l’immondice
captif des heures rapiécées d’étoiles jaunes.
je dévore mes heures de mes crocs de fauve,
don d’une larme maternelle, dans la larme je vois
le cœur million- d’ossements
qui afflue au galop vers moi.
je suis le cœur-million ! le gardien
de leurs chants décimés
et dieu, dont les biens sont calcinés,
se cache en moi, comme dans un puits, le soleil. »

Rachel Ertel a voulu caler l’orthographe et la ponctuation de Sutzkever en français puisque en yiddish il n’existe pas de majuscule, pas davantage qu’en hébreu – contrairement à l’allemand.

Quelle est la force démiurgique des poètes les plus géniaux ? Sans doute est-ce de pouvoir transcender le drame, la tragédie, l’indicible, dans un métalangage où la rhétorique n’a plus de mise, où elle se transfigure par le dire poétique. La puissance de Sutzkever est de réussir à inoculer à ses métaphores le nu de la vie dans sa réalité la plus implacable. La suite de poèmes intitulée « Ghetto de Wilno », a été commencée dans le ghetto et terminée à Moscou. Epitaphes, prosopopées, mais aussi poèmes personnels, presque d’introspection vertigineuse dans ce contexte d’apocalypse totale, de fin du monde. Il se fait ici le « porte-parole des massacrés » comme dira Rachel Ertel à propos de son intervention au procès de Nuremberg. Il y a ce poème suffocant, en deçà de tout dire comme de tout dédire, celui sur l’assassinat de sa mère, qui n’a pas de titre.

« sur la chaussée du ghetto en bringuebalant
est passé une charrette de chaussures
encore chaudes des pieds qui les avaient portées
cadeau effroyable des exterminés et j’ai
reconnu de ma mère la chaussure éculée
à la bouche béante ourlée de lèvres ensanglantées. »

Depuis Sophocle (Ve siècle avant l’ère commune), Eschyle (525 – 456 avant), et déjà avec Jérémie (VIe s.), témoin de la destruction de Jérusalem et de la déportation des Hébreux à Babylone, les plus grands poètes, les plus grands dramaturges, furent des poètes tragiques, mais entre Jérémie et le XXe siècle, y a t-il eu d’autres poètes, à avoir vécu l’extermination de tout son peuple dans son « incondition », non d’otage comme eût dit Levinas, mais de mort en sursis, qui ait, par quelque chance ou hasard affolants, réchappé au sort de tous les siens, comme Avrom Sutzkever, Itz’hok Katzenelson ? N’y eut-il aucun poète durant le génocide arménien, ou pendant les génocides khmer ou rwandais, ni durant les crimes de masses de Staline ou l’abominable crime de Mao, le grand bond en avant, qui coûta la vie à environ 35 millions de Chinois (3) ? Cela est impossible, car il est inhérent à un peuple, et plus encore à un peuple massacré, d’avoir les porte-parole des exterminés.

SUITE ICI

https://www.nouvelobs.com/bibliobs/20210907.OBS48330/suis-je-le-dernier-poete-d-europe-avrom-sutzkever-porte-parole-des-massacres-du-ghetto-de-vilnius.html?utm_source=A+La+Une&utm_campaign=a-la-une-2021-09-17&utm_medium=email

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