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17 juin 2022 5 17 /06 /juin /2022 14:35
Avraham B. Yehoshua, un écrivain à la voix singulière

L’écrivain israélien Avraham B. Yehoshua est mort à Tel-Aviv, en Israël, mardi 14 juin. Il avait 85 ans. Tous ceux qui ont approché l’homme en conserveront l’image d’un être généreux, optimiste, curieux de tout, observateur et voyageur passionné. A rebours de bien des écrivains de son pays, parfois campés dans une posture de précepteur ou d’avertisseur d’incendie, et bien qu’engagé corps et âme dans le camp de la paix avec son ami de toujours, le romancier Amos Oz (1939-2018), il savait rire, sourire et même apparaître dans ses récits sur un mode ironique, comme le ventripotent réalisateur de Rétrospective (Grasset, 2012), qui lui a valu le prix Médicis étranger la même année.

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Pour A. B. Yehoshua d’ailleurs, l’implication dans la politique allait de soi puisqu’il persistait à prendre la littérature comme un champ d’expérience éthique, ce qu’il développe dans un essai, Comment construire un code moral sur un vieux sac de supermarché (L’Eclat, 2004). Voir les jeunes auteurs israéliens déserter la parole publique ne l’en agaçait que plus. Ses fictions à lui bruissent des événements qui ont entouré sinon conditionné l’écriture, que ce soit la guerre du Kippour (1973) pour L’Amant (Calmann-Lévy, 1977), son premier roman, publié à l’âge de 40 ans, les attentats et leurs victimes au bas de l’échelle avec Le Responsable des ressources humaines (Calmann-Lévy, 2005), ou les ravages de la colonisation, dans l’un de ses derniers ouvrages, Le Tunnel (Grasset, 2019).

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Pour autant, l’art de Yehoshua dépasse les limites du roman à thèse. Il a excellé à bâtir des intrigues aux ressorts complexes ou de vastes fresques historiques ou sociales qui ont incité certains critiques à voir en lui une sorte de « Balzac israélien ». Tel est le cas de Monsieur Mani (Calmann-Lévy, 1994), son œuvre la plus accomplie, à ses propres yeux.

Cette comparaison balzacienne a au moins l’avantage de rappeler l’attachement à l’Europe et à la France d’un auteur qui maîtrise parfaitement notre langue et a passé plusieurs années (de 1963 à 1967) à Paris en tant que shalia’h (délégué israélien) à l’Union mondiale des étudiants juifs. Il s’y rend aussi à l’instigation de sa femme, la psychanalyste Rivka Yehoshua (« Ika »), mère de leurs trois enfants, qui a partagé son existence en compagne et en « amie » disait-il, de 1960 jusqu’à la mort de celle-ci, en 2016.

A l’instar de son contemporain l’historien Zeev Sternhell (1935-2020), Yehoshua a cherché son inspiration plutôt en Europe et en France qu’outre-Atlantique. Le Vieux Continent attire alors les futurs écrivains israéliens qui, comme lui, composent la « génération de l’Etat ». Formée dans les années 1950, celle-ci entend rompre avec le style idéologique, l’« homme nouveau » sioniste et le symbolisme teinté de surréalisme propre aux aînés de la « génération de 1948 » (date de l’indépendance d’Israël).

A. B. Yehoshua (« B. » pour « Bouli » ou Bully, « le taurillon », surnom que ses parents lui ont donné et dont ses connaissances ont usé avec un sourire complice) laisse quatre recueils de nouvelles – genre qu’il estimait indispensable de maîtriser avant de passer à des œuvres plus denses – et douze romans, souvent adaptés au cinéma, à l’image de la nouvelle Trois jours et un enfant, par le réalisateur israélien Uri Zohar (1935-2022), dès 1967.

Une quête d’authenticité

Même s’il a évité de puiser dans sa propre biographie la source de son travail romanesque, la voix singulière que l’œuvre d’A. B. Yehoshua fait entendre dans la littérature hébraïque moderne doit beaucoup à l’histoire de sa famille. Par son père, arabisant et traducteur au Secrétariat général du mandat britannique en Palestine, il revendique fièrement son appartenance à la « cinquième génération » présente sur le sol d’Israël.

Ses ancêtres partis de Salonique au milieu du XIXe siècle pour s’installer à Jérusalem relèvent du « vieux yichouv » (les juifs arrivés avant les premières vagues d’immigration sioniste). Sa mère était originaire du Maroc et, par son ascendance, Yehoshua incarne la culture des Séfarades (juifs orientaux de souche espagnole) dans un espace littéraire majoritairement dominé par l’establishment ashkénaze aux racines européennes.

Comme tous les jeunes Israéliens, A. B. Yehoshua sert dans l’armée, dans la prestigieuse unité des parachutistes, et participe dans le Sinaï aux combats de la guerre de Suez (1956). Si son œuvre de romancier et d’essayiste et son enseignement d’universitaire se veulent une quête d’authenticité, rappelle Benny Ziffer, qui dirigea longtemps les pages du quotidien Haaretz, rien ne lui fait plus horreur que l’enfermement identitaire, catégorie dans laquelle ce laïque résolu faisait entrer le « fondamentalisme religieux ». La fusion croissante du nationalisme et du messianisme inquiétait ce membre du Parti travailliste puis de Meretz (gauche libérale). Telle est l’une des raisons pour lesquelles il a fini par déménager de Jérusalem à Haïfa, dans le nord d’Israël, y appréciant non seulement le climat moins oppressant de la Galilée, mais aussi le multiculturalisme et la cohabitation qui y règnent entre Juifs et Arabes.

 

Après avoir prôné, des décennies durant, la solution à deux Etats, il a spectaculairement changé d’avis en 2018, estimant la séparation désormais impossible et appelant à imaginer des issues susceptibles pour en finir avec ce qu’il n’hésitait pas à qualifier de situation d’« apartheid ». Dans son ultime tribune livrée au journal Haaretz, il morigène non sans humour la panique morale éprouvée par nombre de ses compatriotes à l’idée d’une dissolution du caractère juif du pays dans un Etat binational. Les juifs n’ont-ils pas su conserver leur civilisation dans des contextes historiques bien moins favorables que ne l’est le voisinage des Palestiniens ?

Cet hommage tardif à l’exil n’a pas empêché l’auteur de Pour une normalité juive (Liana Levi, 1998) d’adhérer à une forme radicale de sionisme. Il a jugé que l’existence du judaïsme en diaspora était vouée soit à demeurer une demi-vie, soit à disparaître. « Israélien, c’est le nom original du peuple juif, aimait-il à répéter. C’est le juif total. » Pour lui, les phénomènes de rejudaïsation d’Israël, surtout religieux, mais aussi l’exode des jeunes Israéliens récupérant des passeports européens afin d’habiter Berlin ou Londres, constituent autant de régressions, un refus d’assumer le statut authentiquement moderne d’une citoyenneté nationale fondée, notamment, sur le territoire, la langue hébraïque et la justice. Un message en peine certes, à l’heure des identités « postmodernes » et « postsionistes », mais que l’œuvre de ce grand écrivain continue de porter sans lui.

 (lemonde.fr)

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