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19 mai 2015 2 19 /05 /mai /2015 14:31
Cette identité qui colle à la peau : « Le Manteau réversible » d’Odile Barski

Romancière et scénariste, Odile Barski a publié une douzaine de romans et écrit des scénarios pour les plus grands noms du cinéma français, de Chabrol à Téchiné.

Le manteau réversible est l’histoire d’une poursuite et d’une fuite : celle de Louise Defoer, qui s’échappe de sa vie pour ne pas avoir à choisir entre mari et amant et pour tenter de répondre à la question qui la hante : « Où est ma place ? Je le saurai un jour ».

Dans cette fuite éperdue, elle emporte avec elle un manteau réversible à capuche, « un solide drap de laine datant des années trente, vert d’un côté, noir de l’autre, indémodable comme les vieux souvenirs ».

Le Manteau réversible peut se lire comme un roman policier, roman noir dont le style fait parfois penser à Modiano – car le personnage principal est à la fois le détective et la victime, celui qui cherche à élucider son propre passé.

Le talent de scénariste d’Odile Barski apparaît presque à chaque page de ce livre, qui se lit avec l’impression d’être au cinéma, chaque scène étant découpée et cadrée comme un plan bien rodé d’un film. Les péripéties et le suspense tiennent en haleine le lecteur, comme un spectateur dans une salle obscure.

Mais le manteau est aussi une métaphore, de l’identité qui colle à la peau et dont on ne peut pas se débarrasser, même quand on le retourne pour tenter de donner le change… A l’occasion de la parution d’un de ses précédents livres, Barski avait confié à la journaliste Frédérique Bréhaut que« La judéité reste un balluchon qu’on trimbale... » .

« Je suis repartie avec le manteau. Mains croisées dans le dos. A cinq ans déjà je marchais de cette façon, la main gauche serrant le poignet de la droite. Comme un vieux juif de nos villages, disait ma mère avec son accent moitié polonais moitié yiddish… Ce poids si lourd et familier revient, impénétrable comme la patience et les vieux souvenirs. Ne crois pas que je sois dupe, Maman…

Le thème de l’identité assumée comme un fardeau est au cœur du livre, même s’il est le plus souvent évoqué de manière sous-jacente et entre les lignes. Le Manteau réversible est un roman poignant et original, qui ne laisse pas le lecteur indemne.

Editions La Grande Ourse 2015

Pierre Lurçat

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6 mai 2015 3 06 /05 /mai /2015 17:07
EN LIBRAIRIE - Sylvain Treperman La Quête du bleu divin

Chartres, capitale de la lumière.

Au début des années 1970, Raoul, jeune étudiant, découvre dans une chapelle un vitrail dont la lueur bleutée sert à apaiser la folie des hommes.

Déjà, trente ans plus tôt, sous l’occupation allemande, un haut officier nazi, professeur d’histoire médiévale, avait décidé après la lecture d’un vieux manuscrit, de partir à la recherche de ce même vitrail fabuleux.

Mais cette quête avait réellement débuté au Moyen Âge, avec la tentative d’un maître-verrier juif de contacter l’Éternel par le biais d’une clarté merveilleuse émise par un vitrail de sa fabrication.

Trois époques, trois destins, une même quête : celle du bleu divin, qui selon la tradition avait le pouvoir d’insuffler la grâce suprême aux âmes les plus pures.

Au centre de ce roman historique se dresse la cathédrale de Chartres et ses fabuleux vitraux.

Disponible en version numérique

en savoir plus sur
Sylvain Trep
erman

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18 mars 2015 3 18 /03 /mars /2015 22:45
Exil et rédemption séfarades : Revoir Tanger, de Ralph Toledano

Ralph Toledano, né en 1953 à Paris, nous avait donné il y a deux ans un beau roman intitulé Un prince à Casablanca, où il relatait l’histoire récente des Juifs au Maroc à travers celle d’une famille de la bourgeoisie juive de Casablanca. Son dernier livre, Revoir Tanger, qui vient de paraître aux éditions La Grande Ourse, relate la quête d’Edith, jeune femme d’origine juive tangéroise, pour retrouver ses racines familiales, et sa relation amoureuse avec Tullio, aristocrate romain amateur d’art.

A travers le dilemme de la jeune femme, prise entre la fidélité à ses origines et son amour d’un homme étranger à sa foi, le livre aborde avec sensibilité le thème de l’identité et des attaches multiples. Comme dans son précédent roman, Toledano met dans la bouche de ses personnages des réflexions philosophiques qui tournent souvent autour de l’histoire et du destin juif. « Mes ancêtres – affirme ainsi Edith – ont élaboré des pans entiers de l’identité hispanique. Quand ils furent expulsés de la Péninsule, ils emportèrent avec eux leur part du divorce ».

Revoir Tanger, tout comme Le prince de Casablanca, est empli d’évocations culinaires, de descriptions de vêtements, de repas festifs et de sensations olfactives. On devine souvent, à travers la plume du romancier, ses inclinaisons artistiques (Ralph Toledano a été historien d’art, avant d’être romancier) et des bribes de son histoire personnelle (sa famille est originaire de Tanger). Mais l’auteur dissimule avec pudeur la part autobiographique dans le discours de ses personnages. Celui d’Edith, la véritable héroïne du livre, fait penser à Betty dans Le prince de Casablanca : comme cette dernière, elle va quitter son Maroc natal, dans des circonstances dramatiques, pour « monter » en Israël et y découvrir une nouvelle identité : celle de l’Hébreu et de l’Israélien aux « mains calleuses ».

Après avoir été initiée au sionisme politique lors de réunions secrètes de la cellule marocaine de l’Hashomer Hatzair, Edith est en effet confrontée à la réalité concrète du kibboutz et à son idéologie égalitaire, à mille lieues des conceptions juives aristocratiques dans lesquelles elle a grandi : « J’ai réalisé que les juifs constituent une classe sociale en elle-même, qu’un destin commun unit le plus rustre au plus délicat d’entre nous… ». Sa découverte d’Israël dans les années 1960 est aussi celle d’un visage du judaïsme marocain qu’elle ignorait : celui des Juifs pauvres, partis les premiers en Terre promise, alors que les élites restaient dans les palais dorés de l’exil.

« Ceux des nôtres qui auraient pu les aider, par leur éducation, leur fortune et surtout grâce au respect qu’ils auraient imposé, ont préféré partir pour Paris, Madrid, Genève… ». A travers la bouche d’Edith, l’auteur livre ici une explication partielle mais convaincante du statut social défavorisé des Juifs du Maroc en Israël, qu’on attribue parfois à une politique délibérée de ségrégation de la part de l’establishment israélien, majoritairement ashkénaze. L’auteur parvient à faire durer jusqu’aux dernières pages du livre le suspense sur le choix amoureux d’Edith, que je laisse au lecteur le plaisir de découvrir. Ralph Toledano confirme ici son talent de conteur et nous offre un deuxième beau roman, riche en évocations et en réflexions.

Pierre Itshak Lurçat

Revoir Tanger, éditions La grande Ourse 2015, 291 pages, 22 euros.

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19 décembre 2014 5 19 /12 /décembre /2014 18:53
 Histoire de mon pigeonnier Isaac Babel

Le projet d’un recueil consacré à son enfance à Odessa court à travers toute la vie et l’œuvre de Babel. Il avait l’intention de le publier en 1939. Mais la plupart de ses manuscrits ayant disparu à la suite de son arrestation le 15 mai 1939, nous ignorons jusqu’à quel point le livre était achevé. Comme dans les Œuvres complètes éditées au Bruit du temps en 2011, le présent ouvrage est une tentative de reconstitution qui regroupe dix textes, parus pour la plupart dans des revues avec la mention, « tirés du livre Histoire de mon pigeonnier ».

Ces récits ne sont pas présentés selon l’ordre dans lequel ils ont été écrits mais, pour autant qu’il a été possible de le rétablir, selon un ordre chronologique correspondant à l’histoire personnelle du narrateur. Le plus ancien, « Enfance. Chez grand-mère », date de 1915, et les derniers de 1932. Celui qui a donné son titre au recueil, qui est l’un des chefs-d’œuvre de son auteur, se réfère aux pogroms qui se déroulèrent en 1905, alors que le jeune garçon vivait encore à Nikolaïev.

Comme souvent chez Babel, les moments de la plus grande plénitude, de la beauté la plus accomplie ne sont pas séparés de la violence du monde, comme si la littérature ne pouvait trouver sa plus grande intensité que dans la confrontation avec le réel le plus âpre.

C’est aussi dans ces récits qu’il nous fait assister à la naissance de sa vocation de conteur : « Un jour, j'ai vu entre les mains du premier de la classe, Marc Borgman, un livre sur Spinoza. Il venait juste de le lire et ne pouvait s'empêcher de donner aux garçons de son entourage des informations sur l'Inquisition espagnole. Ce qu'il racontait était un savant baragouin. Il n'y avait aucune poésie dans les paroles de Borgman. Je n'ai pu me retenir et je suis intervenu. J'ai parlé à ceux qui voulaient bien m'écouter du vieil Amstedam, de la pénombre du ghetto, des philosophes, des tailleurs de diamants. Beaucoup de détails de mon cru venaient s'ajouter à ce que j'avais lu dans le livre. Je ne savais pas raconter autrement. Mon imagination donnait de l'intensité aux scènes dramatiques, transformait les dénouements, et mettait du mystère dans les entrées en matière. »

http://www.lebruitdutemps.fr/_livres/Histoire%20de%20mon%20pigeonnier/index.htm

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1 novembre 2014 6 01 /11 /novembre /2014 16:00
En librairie - Le diamantaire, d'Esther Kreitman

Guedalia Berman est un riche négociant anversois. Cupide, arrogant, il mène son commerce de diamants d’une main de fer. Tout comme sa vie familiale. Sa douce femme Rachel est soumise à son autorité absolue. Quant à ses enfants, ils doivent vivre selon sa loi et selon celles qui président à l’existence de toute bonne famille juive.

Cependant le royaume de Berman commence à vaciller. Si Jacques et Jeannette, ses cadets, semblent se conformer à sa volonté, David, l’aîné, ne cesse de provoquer l’ire paternelle… Et il en est ainsi de tout ce qui échappe au diamantaire, d’ailleurs.

Alors quand la Première Guerre mondiale s’abat sur l’Europe, malgré son obstination farouche, l’univers de Berman vole en éclats. Il aura beau attendre la dernière minute pour évacuer la ville, il devra tôt ou tard se réfugier avec les siens et des milliers d’autres, chez le cousin anglais… où les bouleversements qui l’attendent risquent d’être bien plus grands encore.

Esther Kreitman opère par touches, colorées et saisissantes, usant d’ironie légère, pour nous narrer les tribulations d’une famille juive traditionnelle à l’heure où le monde entre dans la modernité.

I do not know of a single woman in Yiddish literature who wrote better than she did.
«Je ne connais aucune femme de lettres yiddish qui n'écrivit mieux qu'elle ne le fit.»
Isaac Bashevis Singer

Chez les Singer, Isaac Bashevis et Israël Joshua n'étaient pas les seuls à écrire : leur soeur aînée Esther Hinde fut la première à le faire, ouvrant ainsi la voie à la lignée des écrivains de la famille. Elle écrira dans la plus grande discrétion. En effet, pour une femme née en Pologne à la fin du XIXe siècle, dans une famille juive de rabbins hassidiques, il est impensable d'étudier, de se cultiver et moins encore d'avoir de l'ambition, fût-elle ou non littéraire. Une femme n'a pas de destin, mais une destinée fixée d'avance : mari, enfants, maison à tenir, repas à faire et dévotions. Le seul espoir dans cet horizon clos pour celles qui, comme Esther - elles ne furent pas une majorité -, aspirent à une autre vie : que l'époux choisi par le père ne soit pas trop mauvais pour que le quotidien ne se transforme pas en enfer. Il faut du cran ou de la folie pour braver cette société qui vit fermée sur elle-même, corsetée dans ses règles. Esther Hinde aura les deux : elle écrivit, envers et contre tous, sans l'aide de personne, se levant la nuit, adolescente, pour apprendre en cachette dans les livres de ses frères, passion du mot chevillée au corps.
Elle écrivit en yiddish, racontant la première, avant Israël, avant Isaac, le petit monde juif, aujourd'hui disparu, du shtetl où elle grandit. Cet univers singulier et attachant, elle le décrira avec son regard, son ressenti de femme, ce qui constitue un témoignage unique. Plus tard, installée dans l'East End londonien, elle poursuivra sa route et continuera d'écrire sa vie, à travers des personnages singuliers, chaleureux, drôles, émouvants, usant d'un genre, la «short story», qui fera la gloire de son petit frère, Isaac, futur Prix Nobel de littérature.
Parfaitement bilingue, Esther signa les traductions en yiddish d'oeuvres de Dickens, Carroll et Shaw, mais elle ne perça pas et son audience auprès du public restera limitée. Épileptique, hantée dans son enfance par les démons qu'agitaient ses parents pour la persuader d'un Dieu juste et d'une vie après la mort, très vite elle sera considérée comme «folle», ce qui terminera d'étouffer sa carrière. A bien y regarder, elle avait tout contre elle : sa condition de femme, son milieu, son époque, sa «folie» et, plus tard, la renommée de ses frères. Malgré ses handicaps, Esther Singer Kreitman, en totale néophyte, inventa donc l'écriture, la structure narrative, l'intensité dramatique.
Elle s'inventa écrivaine et mourut sans savoir qu'un jour elle serait, elle aussi, au sein de la famille Singer, reconnue comme telle.

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25 août 2014 1 25 /08 /août /2014 21:36
Peau vive, de Gérald Tenenbaum

Ecrivain et mathématicien, Gérald Tenenbaum est l’auteur de six romans, dont L’ordre des jours, qui a reçu le Prix Erckmann-Chatrian en 2008 et dont j’avais dit tout le bien que je pensais lors de sa parution. Peau vive, son dernier roman, qui paraît ces jours-ci aux éditions La Grande Ourse, raconte l’histoire d’Eve, jeune femme solitaire qui travaille dans un laboratoire. Miraculeusement sauvée lors d’un attentat dans un cinéma à Saint-Michel, elle voit son existence bouleversée.

On retrouve dans Peau vive les thèmes chers à Tenenbaum du secret, de la solitude et du voyage initiatique : Eve est en effet atteinte d’un mal mystérieux, qui fait qu’elle ne supporte aucun contact physique, ce qui rend difficile toute ébauche de relation amoureuse. A peine remise de l’attentat, elle décide de se rendre à Berlin-Est, sur les traces de son passé et de celui de sa famille. Ce voyage vers le passé va transformer la vie de la jeune femme.

On retrouve aussi dans Peau vive l’écriture très précise et souvent poétique de Tenenbaum, qui renoue aussi avec l’inspiration juive déjà présente dans L’Ordre des jours. Avec retenue, par petites touches, l’auteur restitue ainsi l’atmosphère bien particulière des familles juives d’Europe de l’Est, celle des ouvriers travaillant dans la confection (dont l’évocation fait parfois penser à Robert Bober) et des militants du « Parti ».

Mathématicien de profession, Gérald Tenenbaum est devenu écrivain sur le tard, même s’il a toujours écrit pour son plaisir, comme il me l’avait confié dans un entretien en 2008 au magazine culturel israélien Vision :

« J’ai écrit des histoires dès que j’ai su écrire. Chez mes parents, comme dans beaucoup de familles juives, le livre était assez sacralisé. À l’adolescence, j’écrivais beaucoup de poèmes qui étaient appréciés par mes condisciples, voire mes professeurs. Le professeur de français de Terminale en avait fait étudier plusieurs en classe.

Ensuite, des problèmes de santé assez graves m’ont incité à me tourner vers les mathématiques, qui me semblaient un champ plus propice à laisser une trace — un moyen de braver la mort que j’avais frôlée de si près.

J’ai donc poursuivi, passionnément, une carrière de mathématicien tout en écrivant des textes courts : poèmes toujours, nouvelles, critiques de cinéma, éditoriaux pour la revue de l’association culturelle juive locale, etc. »

Avec ce septième roman, Gérald Tenenbaum s’affirme comme une voix originale et talentueuse de la littérature contemporaine.

Pierre Lurçat

G. Tenenbaum, Peau vive, 236 pages, La Grande Ourse 2014.

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24 mai 2014 6 24 /05 /mai /2014 14:10
Lola Bensky, de Lily Brett : Un très beau roman autobiographique entre la Shoah et les Sixties

A Julia K.

Quand j'ai reçu le livre de Lily Brett, Lola Bensky, j'ai d'abord pensé le ranger dans un tiroir pour le ressortir plus tard, quand j'aurai l'esprit plus libre... Au chevet de ma mère, je n'avais pas le cœur à lire une histoire de « jeune journaliste de rock un peu naïve qui, lorsqu’elle n’interviewe pas Mick Jagger ou Jimi Hendrix, pense au prochain régime alimentaire qu’elle va suivre... » (présentation de l'éditeur).

Mais il ne faut jamais juger un livre à l'aune de son descriptif, et rien ne remplace le fait de s'y plonger sans préjugés, en étant prêt à recevoir « un coup de hâche » rompant la mer gelée en nous, selon la fameuse définition de Kafka... C'est un peu ce que j'ai ressenti en lisant Lola Bensky.

L'auteur, Lily Brett, est née en Allemagne en 1946 dans un camp de personnes déplacées. Ses parents se marient dans le ghetto de Lodz (Pologne), puis sont ensuite séparés à leur arrivée dans le camp d’Auschwitz. Ils survivent à la Shoah et se retrouvent quelques mois après la fin de la guerre. En 1948, la famille émigre en Australie, à Melbourne, où Lily Brett grandit.

À l’âge de 19 ans, elle est embauchée par un magazine de rock australien et interviewe des dizaines de musiciens, y compris ceux qui deviendront des légendes du rock... Romancière et poète, elle est notamment l’auteur de six romans, dont le dernier, Lola Bensky, est sorti aux États-Unis en octobre 2013. Lily Brett vit aujourd’hui à New York.

Il y a plusieurs manières de lire son livre : la plupart des journalistes et des lecteurs seront sans doute sensibles avant tout aux portraits des grands noms du rock des Sixties – de Jimi Hendrix à Mick Jagger, en passant par Brian Jones et Janis Joplin – portraits talentueux, émouvants et souvent surprenants, que dresse l'auteur.

Personnellement, j'ai abordé le livre sous un angle légèrement différent : celui du thème omniprésent de la Shoah et de ses « séquelles » - ou pour dire les choses plus exactement : la blessure béante qui demeure présente chez les enfants de rescapés, comme Lily Brett, qui ne peut s'empêcher, chaque fois qu'elle rencontre une rock-star, de parler de ses parents et de la Shoah :

« Elle a hésité. Elle était là pour interviewer Mick Jagger, non pour parler du ghetto de Lodz ou d'Auschwitz. Elle s'est sentie gênée : elle était certaine qu'il ne voulait pas entendre de récits de camps de la mort ». Cette omniprésence de la Shoah s'explique, comme le dit l'auteur dans les dernières pages de son livre, par le fait qu'on « ne peut pas jeter son passé comme un manteau de l'année précédente ou une paire de chaussures qui ne vous va plus ».

Ce livre a touché une corde sensible chez moi, du fait que ma mère a été internée à Drancy, antichambre d'Auschwitz, lorsqu'elle avait 16 ans, expérience terrible dont elle m'a récemment avoué, à l'âge de 86 ans, que c'était « là qu'elle avait appris le plus sur la vie ».

Mais cette remarque n'épuise pas, loin de là, l'intérêt de ce livre original, qui ne laisse pas le lecteur indemne. On y trouvera évidemment quantité d'anecdotes sur les grands noms de l'âge d'or du rock, dont on découvre un visage souvent très éloigné de leur réputation. L'auteur a une écriture à la fois simple et sensible, pleine d'humour et de pénétration psychologique.

Lorsqu’elle interroge Mick Jagger, il lui confie « aimer se donner en spectacle », car « cela m'aide à me débarrasser de mon ego ». Jagger est particulièrement attachant, par sa sincérité et son empathie pour les Juifs qui ressort dans ses entretiens avec Lola Bensky.

On découvre d'ailleurs un point commun entre beaucoup de rock stars (et sans doute de musiciens en général) et de Juifs : leur sensibilité à fleur de peau. Le yiddish est aussi très présent dans le livre, à travers des expressions imagées et notamment dans cet entretien avec Mick Jagger (décidément le plus « Juif » des stars du rock!) :

« Lola savait que Mick Jagger avait reçu une éducation catholique, et pourtant on aurait dit un Juif quand il parlait comme ça. Cette énumération de ce qui n'allait pas était très juive... Demandez à un Juif comment ça va et vous obtiendrez une liste de lamentations. Il n'y a pas un seul manuel de conversation yiddish qui proposera « Parfaitement bien merci », ou « on ne peut mieux » en réponse à la question « Comment allez-vous ? »

Avec ce roman autobiographique, les éditions La Grande Ourse, créées il y a deux ans par deux jeunes femmes dynamiques, permettent au lectorat francophone de découvrir un auteur encore inconnu en France et publient une véritable trouvaille, conforme à leur ligne éditoriale, qui privilégie les thèmes de « la transmission, de la mémoire, de la quête, de l’identité, ainsi que les sujets touchant aux femmes ».

Ce très beau livre ne laissera, j'en suis convaincu, aucun lecteur indifférent et je souhaite qu'il touche un large public et connaisse un succès mérité, à la hauteur de son contenu et de son intérêt.

Pierre Itshak Lurçat

Lily Brett, Lola Bensky, Editions La Grande Ourse, 2014, 270 p, 20 euros.

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27 avril 2014 7 27 /04 /avril /2014 18:24
EN LIBRAIRIE Naufrages,  de Philippe Zaouati (Roman)

Naufrages

«J’ai avancé à petits pas sur le chemin étroit et caillouteux, j’ai observé encore une fois les troncs des oliviers qui semblaient encore plus noués que lorsque j’étais venue ici la première fois, il y a quelques jours à peine. Je me suis assise par terre à côté de la tombe de Josef. et j’ai pleuré.» De Paris au kibboutz Sasa, dans le nord d’israël, en passant par Sofia, Prague, haïfa, istanbul, la narratrice redécouvre les chemins de son destin. un destin fait de miracles, de sauvetage, de déchirements et de renaissance. mais en a-t-elle vraiment compris tous les ressorts? Quelle est donc la clé qui lui manque?

Philippe Zaouati a 47 ans, il vit à Paris. Naufrages est son deuxième roman.

http://www.editionsdesrosiers.fr/products/naufrages/

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30 mars 2014 7 30 /03 /mars /2014 13:06
‟Jour de Sharav à Jérusalem” de Pierre I. Lurçat : un livre en bleu et blanc, par Yael Bensimhoun

"Sharav" disent les israéliens, « vent chaud » traduirait-on si l’on ne craignait d’étouffer le souffle poétique de ce mot. C’est au creux de cette vague de chaleur aux ondes mélancoliques de la lyre de David que Pierre Itsh’ak Lurçat nous fait don d’un livre en bleu et blanc, une compilation d’une vingtaine de courtes histoires parues pour la plupart entre 2009 et 2012 dans l’Edition française du Jérusalem Post. Sont-ce des nouvelles ? Sans doute sont-elles davantage les pages d’un carnet de route, des instants magiques et toujours improvisés, capturés lors d’un voyage presque initiatique vécu à travers les âges, au détour de rencontres et d’expériences réelles ou imaginées.

Cette route a été bâtie il y a fort longtemps, bien avant que l’auteur ne dépose définitivement ses bagages dans les hauteurs de la Ville d’or et de lumière. Au fil des pages, on y croisera Joseph le h’aloutz, grand-père du narrateur, qui avait relevé ses manches dans les années 20 pour la réalisation du rêve de tout un peuple avant de devoir regagner l’Europe bientôt plongée dans la tragédie. On emboitera le pas de H’aya Kurtzovna, la grand-mère courage et hospitalière, dont le nom évoque quelque héroïne romanesque et l’immensité de la plaine européenne. On y côtoiera encore des personnages célèbres à des endroits inattendus, Herzl à Paris et Chopin à Jérusalem ; des anonymes malheureux, au milieu d’autres anonymes, tel le soldat Alex , déambulant dans le marché de Mahané Yehuda, sa peine sur le dos, mais prompt à saisir la main du frère qui se tend et à recueillir la beauté et la joie tout autour. On fera également la connaissance de Rabbi Eliahou si plein de piété, la voix de la conscience, et on assistera avec ravissement à la rencontre improbable et probante cependant, des trois Rah’el au pied du tombeau de la matriarche…

Des personnages et des évènements défilent sans lien forcément apparent les uns avec les autres, emplis même quelquefois de contradictions. Ils font cependant partie d’une seule et même toile. Ensemble, ils forment la somme de tous les questionnements et des conflits culturels et personnels de l’être juif de retour sur sa terre ou sur le point d’y monter, aujourd’hui ou demain.Ils sont encore la somme de toutes les déceptions, des insatisfactions et des nombreux moments de plénitude du « Juif redevenu Hébreu », pour reprendre brièvement la formule de Rav Ashkenazi, ou qui peine à le redevenir. Tel est le cas du philosophe de Bait Vegan qui jusqu’à sa mort prématurée, ignorait qu’il était sans doute parvenu à concilier tous les paradoxes qui ont parsemé son incroyable parcours de vie. Et puis… et puis il y a ceux qui s’en sont allés, victimes des idolâtres de la mort. A chaque page de ce livre, résonne le violon de David Gritz, ce jeune homme talentueux arraché à un avenir prometteur, aux siens, à sa terre. Avec ce récit vibrant, presque une prière, Pierre I. Lurçat rend hommage à tous nos chers disparus.

Souvent, quand je referme un ouvrage, je prononce à haute voix, sans même m’en rendre compte, une petite phrase sensée synthétiser l’instant passé avec son auteur. Là, je n’ai rien dit. Je me suis contentée de rouvrir le livre pour rattraper quelques mots et images qui avaient trouvé un écho en moi. Mais il y en avait tantL’amour d’Israël transpire à chaque page. Non pas de cet amour déraisonnable qui conduit les hommes à dire ou faire des choses extravagantes mais d’un amour profond, sincère et durable, transmissible sur un pont de cordes.

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28 février 2014 5 28 /02 /février /2014 08:31
En librairie - Matière noire Dror BURSTEIN
Un matin d’hiver, Ouri Ullman débarque chez son père à Jérusalem dans l’espoir de comprendre les raisons qui ont poussé Dorit, sa soeur aînée adorée, à mettre fin à ses jours, un an auparavant… et ses parents à le lui cacher. Bien sûr, l’enquête d’Ouri ne résoudra pas ces questions sans réponse, mais en reconstituant le puzzle éclaté de sa mémoire, elle tracera le portrait bouleversant d’une famille en lutte contre les lois de la gravité.

Avec une drôlerie inattendue et salvatrice, et comme en apesanteur, Dror Burstein recrée l’intimité qui unit un frère et une soeur, donne une incarnation sensible à la présence essentielle, vitale, concrète de la poésie dans certaines vies. Et nous offre avec Dorit un personnage d’âme brisée inoubliable, soeur de fiction d’Alejandra Pizarnik.
Pétri d’une grâce légère et prégnante, Matière noire interroge une société où la poésie, la différence, l’écart n’ont pas de place, sinon dans les livres. Une ode lumineuse à ces êtres à part qui choisissent de s’en aller.

http://www.actes-sud.fr/catalogue/litterature-etrangere/matiere-noire

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