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5 septembre 2010 7 05 /09 /septembre /2010 21:28

Introduction : L’État juif n’habite plus ici

 

Texte repris du site des éditions de L’Eclat

[Yoram Hazony, photo P.I.LURCAT]

Yoram--Hazony.JPGMes parents, tous deux nés en Israël, arrivèrent aux États-Unis en 1965 – année de la retentissante défaite électorale de David Ben Gourion, père fondateur et premier chef de gouvernement de l’État juif, année qui marqua la fin de son influence sur le pays. À l’époque, deux faits leur échappèrent. Tout d’abord, ni mon père ni ma mère ne se doutaient qu’ils vivraient en Amérique pour le restant de leurs jours. Mon père, jeune spécialiste de physique nucléaire, avait entamé ses recherches à Nahal Sorek, premier centre nucléaire d’Israël. Adolescent, il avait été partisan de Ben Gourion et des sionistes travaillistes, et moniteur au mouvement de jeunesse travailliste, Noar Oved (Jeunesse ouvrière), à l’époque où Shimon Pérès était l’une de ses vedettes nationales. En un sens, il incarnait tout l’idéal de Ben Gourion: l’application d’un savoir-faire toujours plus important à l’édification d’un Israël toujours plus puissant matériellement et militairement. Mais, à l’instar de nombreux autres physiciens qui quittèrent Israël à l’époque pour parfaire leurs connaissances, il ne pouvait pas prévoir qu’Israël atteindrait bientôt les limites de son impressionnante croissance et, qu’au moment où il envisagerait de rentrer au pays, il y aurait peu d’espoir d’obtenir un poste de physicien.

Un second fait empêcha mes parents d’avoir une vision nette de la situation: l’Israël qu’ils avaient quitté était rapidement devenu méconnaissable. Avant leur départ, on parlait déjà beaucoup du grand fossé creusé au cours des générations entre les fondateurs sionistes travaillistes, idéologiquement engagés, qui avaient littéralement construit le pays, une charrue dans une main et le fusil dans l’autre – et leurs enfants, écrivains formés à l’université, intellectuels, journalistes, hommes d’affaires ou exerçant des professions libérales, que le romancier S. Yizhar appelait «la génération express». Cette génération des fils s’acquittait, certes, de ses devoirs militaires, mais le fait que ses membres ne s’enflammaient pas comme leurs pères pour la cause de l’État juif allait progressivement susciter un scandale public au cours des années qui suivirent l’effacement de Ben Gourion de la vie politique. Mon père était à peine au courant de ces questions. Après tout, il était physicien et s’intéressait peu aux écrivains, aux journalistes, aux hommes d’affaires, et encore moins à la génération express. Et, contrairement à tant d’autres membres de sa génération, il adopta les convictions de ses propres parents, originaires de Kiev, arrivés en Palestine en 1924, alors qu’on comptait moins de 95 000 Juifs dans le pays. Il avait toujours été évident pour ses parents que «ça allait mal tourner» s’ils restaient en Europe, et l’État juif en gestation n’était pour eux, comme pour les autres partisans de Ben Gourion, rien d’autre que le salut. Sur ce point, ils avaient eu raison. En moins de vingt-cinq ans, pratiquement toute leur famille et leurs amis laissés derrière eux avaient disparu.

Je n’ai jamais connu mon grand-père, décédé l’année de ma naissance. Mais je sais qu’il avait rejoint Nahalal, la première localité coopérative du mouvement travailliste, et avait même été le représentant du parti travailliste au conseil des travailleurs de Tel Aviv, prenant la place de Moshé Sharett lorsque ce dernier, devenu par la suite le deuxième chef de gouvernement, se consacra à des choses plus importantes. Et, comme je n’éprouvai aucune difficulté à partager les opinions que mes parents estimaient capitales, je pus, d’une façon ou d’une autre, même en Amérique, devenir bengourioniste comme l’avait été mon grand-père. Depuis mon enfance, je croyais que Sion était l’unique raison d’être de mes parents et de ma naissance, et que ce n’était qu’en Israël que je trouverai le salut en apprenant à combattre et à créer en tant que Juif. Il s’avéra que la maison de mon père était en quelque sorte une capsule-témoin, dans laquelle je pus grandir avec de telles idées, dans l’illusion que tous les enfants israéliens de mon âge partageaient les mêmes convictions. Et lorsque, après mon baccalauréat, je retournai en Israël chez mon oncle, je ne constatai aucune preuve du contraire. Mes cousins étaient des enfants religieux, vivant dans leur propre capsule-témoin – ce que, ni eux ni moi, ne comprenions à l’époque – une localité de Cisjordanie appelée Kedoumim, la première localité juive moderne au cœur de la Samarie. Et, tout comme moi, ils continuaient à croire que l’État juif serait, aux époques heureuses, l’expression de leurs visions et de leurs rêves, et, aux époques de souffrance, leur force et leur bouclier. Personne à Kedoumim n’évoqua jamais devant moi le fait qu’il existait en Israël des Juifs ne croyant pas en l’État juif. Immergés dans leur propres missions et aventures historiques, mes cousins ne l’avaient probablement jamais remarqué.

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30 août 2010 1 30 /08 /août /2010 17:55

Je reproduis l'excellent article de Lydia Morabia sur Irene Nemirovsky paru sur PRIMO il y a quelques mois, sujet sur lequel je reviendrai prochainement... PIL

 

nemirovsky1997, près d’une station de métro, une vente de livres en plein air. Le titre de l’un d’eux attire mon attention : « Le Mirador ». Son auteur, Elizabeth Gille.

En première de couverture, la photo d’une jeune femme brune, souriante, accompagnée de ces quelques lignes :

Irène Nemirovsky, juive russe, écrivain français,

L’exil, l’écriture, la gloire, la déportation.


Elisabeth Gille avait cinq ans quand ses parents furent déportés à Auschwitz. Cinquante ans plus tard, elle s’identifie à sa mère et la fait revivre dans ces « Mémoires rêvés ».

C’est à Paris qu’Irène Nemirovsky et ses parents s’installent en 1919, au moment de la révolution bolchevique. A travers la vie de cette jeune bourgeoise russe et celle de sa famille, s’étale avec excès et mauvais goût, tout le faste d’une richesse tapageuse : villégiatures, bals et nuits blanches dans les casinos, gigolos, champagne, diamants, fourrures et voitures de luxe…Le lecteur est proche de la satiété.

Peu à peu, la trame du récit s’affine et l’auteur, avec intelligence et beaucoup de tact à l’égard de sa mère, aborde sa vie d’épouse et d’écrivain. Elle retrace le succès fulgurant qui accueillit en 1929, son roman « David Golder ». Succès orchestré par son éditeur Bernard Grasset, qui allait aussitôt la projeter dans les salons et milieux littéraires de l’extrême droite française.

Par une volonté facilement compréhensible, Elisabeth Gille (disparue en 1996) estompe les étroites relations entretenues par ses parents avec ce milieu, et leur conversion au catholicisme. Son récit se poursuit et s’achève par le réveil brutal d’Irène Nemirovsky, lorsque s’abattent sur elle et sur sa famille les lois atroces de Vichy.

Par une prise de conscience, elle réalise alors qu’au-delà de tous ses efforts pour s’intégrer et se fondre dans la société française catholique, elle est, et restera marquée par le sceau indélébile de sa judéité, et cela malgré sa conversion.

Elisabeth Gille prête alors à sa mère, consignée avec son mari et ses deux petites filles dans un village de Saône et Loire, un douloureux questionnement. Ceux qu’elle et son mari appellent « nos amis » et dont ils attendent une aide, une délivrance - Paul et Hélène Morand, Jacques Chardonne, Jacques Benoist-Mechin, Joseph Caillaux et la Comtesse de Chambrun (fille de Laval) – sont indifférents.

Elle s’élève contre eux en de violentes diatribes, tout en s’adressant d’amers reproches, pour la cécité et l’imprévoyance dont elle a fait preuve, pendant que tous ces évènements se préparaient.

Vue par sa fille, Irène Nemirovsky ressemble à ces papillons happés et brûlés par la flamme qui les a fascinés, et dont ils se sont imprudemment approchés. Trahie, rejetée, sa destinée et celle de son mari seront scellées par leur déportation vers les camps d’extermination nazis.

En 2004, lorsque le Prix Renaudot lui est attribué à titre posthume pour son roman « Suite française », des lettres, des documents sont exhumés et une partie de son œuvre est rééditée.

Ils apportent un tout autre éclairage sur Irène Nemirovsky et révèlent la grande ambiguïté de sa personnalité. On découvre avec stupeur et un certain malaise, que sa vie, son œuvre, ses fréquentations ont été marquées par le déni de soi, et le dénigrement de ses origines juives.

La préface de « Suite française », de Myriam Anissimov et la biographie d’Irène Nemirovsky, écrite par Jonathan Weiss professeur de littérature à Colby Collège aux Etats-Unis (éditions du Félin), en donnent une analyse approfondie, quoique nuancée par la volonté de comprendre. Dans sa préface, Myriam Anissimov s’écrie :

« Quelle relation de haine à soi-même découvre-t-on sous sa plume ! Dans un balancement vertigineux, elle adopte d’abord l’idée selon laquelle les Juifs appartiennent à la race juive de valeur inférieure, dont les signes extérieurs seraient aisément reconnaissables... cheveux crépus, mains molles, doigts et ongles crochus, teint bistre jaune et olivâtre, corps chétifs, dents irrégulières… à quoi il faut ajouter l’âpreté au gain, la pugnacité, l’hystérie, l’habileté atavique de vendre et acheter la camelote, trafic de devises... » On peut ajouter « insolence juive et racaille juive. »

Irène Nemirovsky ne perd pas une occasion, lorsqu’elle introduit des personnages juifs dans ses écrits, de les malmener, de les souiller, de les vilipender. C’est tellement systématique, que cela en devient grotesque et que le rire succède à l’énervement qu’elle provoque.

Ainsi, dans le roman « Les mouches d’automne », deux frères aristocrates emprisonnés par les bolcheviques se retrouvent « l’un, le chanceux dans la même cellule qu’une belle actrice française, l’autre le malchanceux, avec un vieux juif ».

Nourrie de littérature russe, anglaise ou française, elle y a trouvé de nombreux « maîtres » qui professent cet antisémitisme virulent dont elle a si bien assimilé les poncifs haineux, mais dans aucun de ses romans ou nouvelles on ne relève le moindre questionnement sur le judaïsme : elle ne se préoccupe absolument pas de son éthique ou de ses valeurs spirituelles : elle n’en accompagne aucun de ses personnages et ne s’embarrasse d’aucun scrupule à leur égard ; riches, les Juifs se comportent en rapaces inhumains, de condition modeste, ils sont misérables, répugnants, et tous s’agitent comme des marionnettes désaxées, sinistres, dépourvus de coeur et d’âme.

Le lecteur révolté finit par se demander si elle n’a pas constitué son « fond de commerce » de ce mépris de ses origines.

Cette attitude explique également l’accueil et la place privilégiée que lui ont réservés les pamphlétaires collaborationnistes de l’époque, avec lesquels elle entretiendra des relations amicales : Paul Morand, Jacques Chardonne, Benoist-Meslin, Joseph Caillaux et la presse antisémite d’extrême droite : Gringoire, Candide qui publieront une grande partie de ses nouvelles.

Dans sa biographie, Jonathan Weiss écrit :
« La presse juive accusa le coup, elle réagit avec émotion aux portraits antipathiques des Juifs et reprocha à Irène d’avoir donné des arguments aux antisémites (p.58). Le rapport qu’a entretenu Irène Nemirovsky avec la presse d’extrême droite - Gringoire et, dans une moindre mesure Candide - est inquiétant à plus d’un titre. Fondé en 1928, Gringoire allait devenir le journal qui, plus que tout autre rendit compte des œuvres d’Irène et, à partir de 1933 publia le plus grand nombre de ses nouvelles et de ses romans (p.67). »

Et, à propos de son éditeur, Weiss poursuit : « son antisémitisme ne fait aucun doute ; il rendait les Juifs responsables de toutes les affaires de la IIIème République(...) On retrouve ce paradoxe avec Candide, qui publia à partir de 1938 deux nouvelles et un roman d’Irène. Dans ses caricatures et ses articles, il rivalisait d’antisémitisme avec son concurrent. »

Irène Nemirovsky se définit comme femme de lettres, et se défend de s’occuper de politique. Pourtant, jusqu’en février 1942, ses nouvelles paraissaient encore dans la presse antisémite et collaborationniste, et elle évoluait dans ce milieu sans manifester gêne ou réticence.

Vivant de sa plume, elle savait mieux que personne le contexte de l’époque et ce qui s’y préparait. Ce qui l’a perdue, c’est la conviction avec laquelle elle a pensé qu’elle bénéficierait de mesures exceptionnelles, grâce à sa position privilégiée et aux interventions de ses relations influentes.

Jonathan Weiss écrit : « Il peut paraître paradoxal qu’un auteur juif comme Irène tente de survivre à l’occupation, grâce à des relations, pour ne pas dire amitiés, avec des gens qui entraient dans le jeu des nazis, en prouvant qu’ils étaient aryens.. Lorsque les lois infâmes de Vichy s’acharnent sur les Juifs apatrides, pour s’étendre ensuite à la totalité des Juifs français, elle adresse une lettre au Maréchal Pétain (13 sept.1940) où (…) Elle « ne peut croire que l’on ne fasse aucune distinction entre les indésirables et les étrangers honorables », et « sollicite de sa bienveillance que sa famille et elle-même soient compris dans cette deuxième catégorie de personnes. »

Le 13 juillet 1942, elle est arrêtée par les gendarmes français.

Michel Epstein, son mari, tente de la sauver; il prie leur fidèle ami, André Sabatier, directeur littéraire des éditions Albin Michel, de confier à Hélène Morand une lettre qu’il a écrite à Otto Abetz, ambassadeur du Reich en France, afin que celle-ci la lui remette et intercède auprès de lui pour la remise en liberté d’Irène Nemirovsky. Dans cette lettre il écrit : «... bien que ma femme soit de race juive, elle y parle des juifs sans aucune tendresse (...) La direction du journal Gringoire, auquel elle collaborait en tant que romancière, n’a jamais été favorable aux Juifs, aux communistes (…) il me parait illogique que les Allemands puissent emprisonner une femme qui bien que d’origine juive, n’a, tous ses livres le prouvent, aucune sympathie ni pour le judaïsme, ni pour le régime bolchevique. »

Hélène Morand ne remettra pas cette lettre à son destinataire. Sans doute juge-t-elle comme André Sabatier le lui écrit : « cette lettre contient des précisions intéressantes, mais que certaines phrases ne sont pas heureuses » lettre du 28 juillet 1942.

Le prix Renaudot attribué à « Suite française » fait qu’en ce moment une publicité accrocheuse et des projecteurs sont braqués sur Irène Nemirovsky : j’y ai cédé et lu une bonne partie de son œuvre… parce qu’un jour, en 1997, un étalage de livres me faisait par hasard découvrir « Le Mirador » écrit par sa fille. La révolte et un certain dégoût prennent le pas sur la compassion dont j’avais été saisie alors.

Lydia Morabia © Primo Europe, 12 mai 05

« Je suis juif, c’est un fait. Ce n’est pas m’insulter que de me rappeler que j’appartiens à la race juive. Cette race que je n’ai jamais reniée, et je n’éprouve envers elle, que des sentiments de reconnaissance et de fierté » Léon Blum

Détails de certaines œuvres d'Irène Mémirovsky parus dans :
Gringoire, La revue des deux mondes, et Candide

Gringoire dirigé par Horace de Carbuccio , gendre du préfet de police Jean Chiappe ( mêlé au scandale Stavisky ) . Après la défaite il s'est replié en zone libre pendant l’occupation. Gringoire persévèrera dans sa ligne politique. Il a dû cesser de paraître à la Libération

Candide Fondé par Arthème Fayard ; se rallia à la politique de Pétain en 1940

La Revue des deux Monde, dirigée par André Chaumeix ; défendait un nationalisme étroit dans ses rubriques militaires et s'attirait de nombreux collaborateurs militaires dont le Maréchal Pétain. Sa xénophobie rappelait celle de Gringoire

Candide
La femme de Don Juan (1938)
Monsieur Rose (1940)

Dans « La Revue des deux Mondes »
Jour d'été 1935
La confidence 1938
Les liens du Sany 1936
Aïno 1940

Gringoire :

Nativité 1933
Les rivages heureux 1934
Le commencement et la fin 1935
Fraternité 1937
Epilogue 1937
Espoirs 1938
La nuit en wagons 1939
Le spectateur 1939
Le sortilège 1940
L'échelle du levant (roman 18 mai 1940)
Le départ pour la fête 1940
Destinée 1940 (publié sous le pseudonyme Pierre Neyret)
La confidente 1941 (idem)
L'honnête homme 1941 (idem)
Le revenant 1941 (idem)
L'inconnu 1941 (jeune femme anonyme)
L'ogresse 1941 (Charles Blancat)
L'incendie 27 février 1942 (P. Nérey)

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27 août 2010 5 27 /08 /août /2010 15:26

Sur le Jerusalem Post (Edition francaise)

 

'Un homme est un bassin de recueil d'histoires." Erri De Luca ne se contente pas de les récolter. Il aime plonger dans l'encrier du passé, pour nous conter de merveilleuses aventures. Celle de sa vie débute en 1950, à Naples. Alors qu'il se destine a priori à une carrière dans la diplomatie, il ose un virage à 180°.

Erri De Lucca.
Photo: C. Hélie/Gallimard , JPost

Non seulement il milite au profit de l'extrême gauche, mais il opte pour des métiers manuels. L'ouvrier profite néanmoins de ses heures libres pour manœuvrer les mots comme un matériau. Il s'abreuve du premier des livres : la Bible. L'autodidacte apprend d'ailleurs l'hébreu ancien pour saisir la version originelle. De Luca aime aussi approcher la genèse de l'homme. C'est pourquoi ses romans prennent racine dans l'enfance. Eclatant, Le jour avant le bonheur prolonge l'esprit de Montedidio, Prix Femina du roman étranger. Ce bijou relate la rencontre entre le sage don Gaetano et un petit orphelin, qui grandit dans l'immeuble dont il est le gardien.

L'enfant est fasciné par ce guide bienveillant, capable de lire dans les pensées des êtres et les tranchées insoupçonnées de Naples. Rêveur, le garçonnet s'éprend d'une fillette entrevue à une fenêtre. Elle fait naître en lui des sentiments qui évoluent en grandissant. Parviendra-t-il à la retrouver ? Il faut parfois vivre la perte, pour pouvoir goûter au prix de la félicité...

Puisez-vous la lumière dans les livres ?
Je me tiens compagnie avec l'écrit depuis l'enfance. Ma solitude est donc habitée. Le lecteur appartient à une autre espèce. Il est un tuyau, où passe l'histoire dite ou écrite. Pour être plus réceptif, il faut qu'il soit vide. Bien que n'étant pas croyant, je partage une grande intimité avec la langue et la matière monothéiste. Lorsque je plonge dans l'écriture sainte de l'hébreu ancien, ça me réchauffe. Mes yeux exercent une friction avec ces mots, qui marchent dans le sens opposé de l'écriture habituelle. Ce contact physique suscite un "rouah" (souffle) en moi, non pas celui de l'esprit, mais celui du vent. Il faut se tenir au sens premier des mots.

Vous estimez que "les enfants sont des explorateurs". Qu'en est-il des écrivains ?
Les écrivains ne se livrent pas à une exploration. Ils mettent par écrit des voix et des histoires. Peut-être suis-je un rédacteur d'histoires reçues ou vécues... Mes livres ne sont pas des aphorismes. Ils sont le fruit d'un temps de fête. J'ai longuement œuvré comme ouvrier. Alors que mon travail se faisait dans l'effort et le gaspillage d'énergie, l'écriture symbolisait le temps sauvé. Le prophète Amos a ce vers : "Qui sauvera le berger de la bouche du lion, saura sauver les fils d'Israël." Le verbe "yatsil" (sauvera) va bien plus loin que l'acte de sauver. Il s'agit d'arracher quelqu'un à une bête, qui absorbe toute sa force. Ce geste peut paraître insensé, mais je me suis battu contre elle. Ces morceaux de mots, arrachés à mon être, justifiaient les jours de vie perdus au travail.

Pourquoi vos livres marient-ils la petite à la grande Histoire ?
Mes romans sont plantés dans le XXe siècle car c'est là, que l'Histoire a le plus pesé sur la vie individuelle. Le refrain étant des êtres arrachés à un lieu ou à leur famille. L'Histoire majeure n'a-t-elle pas écrasé l'histoire mineure ? En écrivant sur le passé, je peux lui donner une seconde chance et permettre à mes personnages de modifier quelque chose d'intime. Quand la vie coule, on ignore si ce que l'on fait est utile ou futile. Nous sommes une espèce animale qui a du mal à faire face au présent. Experts en passé et en futur, nous sommes distraits par ces deux temps. En écrivant sur le passé, on peut être plus présent.

Est-ce pour cela que vous imaginez, ici, la rencontre entre don Gaetano et "l'homme d'un autre temps", un Juif qu'il est amené à cacher durant la Seconde Guerre mondiale ?
Se situant par rapport à un autre calendrier, ce personnage juif entretient un lien intime avec son passé. La fuite et l'exil l'ont amené à se réfugier dans la lecture de la Bible. Je cherche toujours un trait d'union entre les Juifs et les Napolitains, car tous deux se sont opposés aux nazis. Mes héros d'enfance étaient les insurgés du ghetto de Varsovie, comme le commandant Marek Edelman. Loin de se prendre pour un héros, il estimait qu'il avait fait l'indispensable. Il ne masquait d'ailleurs pas ses faiblesses et celles de ses compagnons.

Ce sont les autres qui décident, après coup, qui est un héros ou un écrivain ! Cinquante ans après la révolte du ghetto de Varsovie, je me suis rendu dans cette ville. J'ai été bouleversé par les documents, les lettres et les poèmes qui avaient été cachés par les Juifs du ghetto. En essayant de sauver les poètes de la destruction, ils se sont adonnés à un acte judicieux contre l'Histoire. Soudain, j'ai eu honte de ne pas comprendre leurs écrits. Alors, j'ai entrepris d'apprendre le yiddish, en m'achetant un dictionnaire Oxford. Grâce à cela, j'ai pu traduire les magnifiques poèmes de Yitzhak Katzenelson sur le peuple juif. Il a péri en Pologne. Don Gaetano dit que survivre, c'est parvenir à la fin du jour en s'organisant pour une durée limitée. Vivre, c'est s'offrir à soi-même une durée essentielle. Il ne faut pas la gaspiller.

L'enfance est à nouveau au cœur de ce roman. Que vous inspire-t-elle ?
L'enfance constitue un moment de vie, où le temps coule plus vite. Elle entraîne, du coup, des changements et des bouleversements soudains. J'ai passé la mienne en étant coincé dans une ville, qui n'était pas destinée aux enfants. Naples comptait, à l'époque, la plus grande mortalité infantile d'Europe. L'existence des bambins y était si insignifiante, qu'on devait la justifier en grandissant plus vite. Vu que le travail débutait à 5-6 ans, on ne connaissait pas l'école.

Grandir implique une mécanique, qui consiste à augmenter de taille. Au sens figuré, cela signifie qu'on se modifie. Don Gaetano et le petit garçon, sur lequel il veille, sont tous deux orphelins. Férus de liberté, ils se sont inventé une appartenance à la ville de Naples, plutôt qu'à une famille. Dans tous mes livres, les héros ne représentent que de petites fourmis évoluant dans cette cité. Naples est une ville double : surpeuplée en haut, elle est vidée en bas. Cette immense cavité renferme un réseau de passages et de trous, qui se prêtent à de nombreuses cachettes. Légendaire, elle favorise une intimité avec l'imaginaire, l'irréel, le fantomatique et la connaissance des pensées d'autrui.[...]

 

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26 août 2010 4 26 /08 /août /2010 09:22

Je reproduis l'article fort pertinent de David RUZIE concernant l'écrivain I. Némirovsky.

 

http://www.desinfos.com/spip.php?page=article&id_article=20357

 

nemirovskyOn ne rendra jamais assez hommage au remarquable travail de mémoire accompli par les dirigeants et les animateurs du Mémorial de la Shoah (ex-Mémorial du martyr juif inconnu) et du Centre de documentation juive contemporaine. Mais , ce n’est pas une raison pour faire preuve de complaisance face à une erreur de « casting », en l’espèce l’exposition sur Irène Némirovsky, programmée pour le mois d’octobre.


Dans la présentation de cette « importante » exposition, le directeur du Mémorial indique qu’il s’agit de rappeler « ce que fut cette femme à la personnalité complexe et discutée, qui jamais ne voulut renoncer à son droit d’écrire et d’être publiée ».

Or, il y a près de 6 ans, au lendemain de l’attribution, à titre posthume, du prix Renaudot pour « La suite française », nous avions, ici même, déploré l’honneur ainsi fait à une femme qui avait à de nombreuses reprises, tant avant la guerre que pendant l’occupation (avant sa déportation ) fait preuve d’une « haine de soi » (v. notre chronique du 23 novembre 2004 : « Irène Némirovsky : des mots qui blessent »).

Les organisateurs de l’exposition à Paris se targuent d’un partenariat avec le Museum of Jewish Heritage de New York, qui avait accueilli, une première exposition consacrée à cet auteur, en 2008.

Mais l’erreur des uns n’excuse pas pour autant une bévue des autres……

Dans notre chronique, nous nous étions référé à l’excellente préface de Myriam Anissimov à « La suite française » (qui notons le, au passage, n’évoque à aucun moment, ni lors de l’exode, ni ensuite sous l’occupation le sort des Juifs…) pour mettre en évidence cette « haine de soi », dont fit preuve Irène Némirovsky (qui, d’ailleurs, avait décidé, en février 1939, de se convertir au catholicisme, avec ses deux filles).

Myriam Anissimov rappela qu’ Irène Némirovsky avait, dans ses écrits, fait « siens toutes sortes de préjugés antisémites » et, de fait, on est atterré à la lecture des « traits spécifiques prêtés aux Juifs » par l’auteur et énumérés par la préfacière.

De plus, on ne peut qu’être atterré par le fait qu’Irène Némirovsky publia, entre 1940 et 1942, des nouvelles dans le journal antisémite Gringoire.

Même si on peut penser que son mari Michel Epstein, qui comme elle, devait être déporté, essayait par tous les moyens de la tirer des griffes de la Gestapo, on ne peut être que choqué par certains arguments employés dans le courrier, publié en annexe à « La suite française ».

Ainsi, dans une lettre à Otto Abetz, ambassadeur allemand à Paris, Michel Epstein écrit que « bien que ma femme soit de race juive, elle y parle des juifs sans aucune tendresse » (souligné par nous).

Non content de se vanter de la collaboration de sa femme à Gringoire, « dont le directeur…..n’a certainement jamais été favorable ni aux juifs, ni aux communistes », Michel Epstein terminait sa lettre en écrivant : « il me paraît injuste et illogique que les Allemands fassent emprisonner une femme qui, bien que d’origine juive n’a – tous ses livres le prouvent – aucune sympathie ni pour le judaïsme, ni pour le régime bolchevique » (souligné par nous).

De telle sorte que nous estimons – tout en pesant nos mots – que glorifier Irène Némirovsky, du fait qu’elle fut considérée par les nazis comme juive – et massacrée à cause de cela – alors qu’elle avait toujours manifesté la plus grande répugnance pour ses origines, constitue, en quelque sorte, un acte de provocation.

En effet, cela peut conduire l’opinion publique à considérer Irène Némirovsky comme une victime, parmi les autres, de la barbarie nazie à l’égard des Juifs.

Or, elle s’est toujours défendue d’une quelconque appartenance au peuple juif, comme son mari – il est vrai en cherchant à la sauver - a tenu à le souligner.

On ne peut que regretter qu’une institution aussi respectable que le Mémorial de la Shoah ait fait un tel choix.

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25 août 2010 3 25 /08 /août /2010 14:55

 

juin 07- Zeruya Shalev 3.JPG"Le premier blog littéraire franco-israélien" : c'est ainsi que j'avais intitulé mon blog littéraire "Lettres d'Israël", créé en janvier 2008. J'y rendais compte de l'actualité littéraire et y publiais mes recensions et interviews. En deux ans et demi d'existence, je peux me flatter d'avoir publié de nombreux portraits d'écrivains (Haim Gouri, Etgar Keret, Yehoshua Kenaz…) et interviewé en exclusivité plusieurs auteurs, comme par exemple Zeruya Shalev. [photo ci-contre] J'ai aussi été un des premiers à rendre compte du beau livre de Tatiana de Rosnay, Elle s'appelait Sarah (devenu depuis lors un best-seller international !) ou de celui de Gerald Tenenbaum, L'Ordre des jours (tous deux parus aux editions Héloïse d'Ormesson). Mon blog était un des plus fréquentés parmi ceux hébergés par le site Courrier international… jusqu'au mois de juin 2010.

 

Le 26 juin dernier, j'ai reçu un message anonyme (une lettre anonyme !) m'annonçant que le "service d'hébergement de blogs" était interrompu… Naïvement, j'ai pensé que cette mesure concernait l'ensemble des blogs et j'ai cherché un autre hébergeur (sans pouvoir transférer la totalité de mes posts, ce qui aurait représenté un travail de Sisyphe…). Mais, rentrant de vacances quelques semaines plus tard, j'ai constaté que cette mesure de "fermeture" visait uniquement mon blog ! Courrier International (que j'avais choisi pour héberger mon blog car son nom était pour moi synonyme d'ouverture d'esprit et de tolérance… cruelle erreur !) continue d'héberger des blogs algériens, tunisiens, africains ou polonais…. Mais le blog Lettres d'Israël est fermé, en application de la politique inique et raciste du boycott d'Israël !

 

Les responsables du site n'ont même pas eu la décence de me signifier les motifs de leur décision discriminatoire et scandaleuse (ce qu'ils auraient bien entendu été en mal de faire, sans avouer leur turpitude…). Mais il ne fait aucun doute à mes yeux qu'il s'agit d'un nouvel épisode du boycott culturel d'Israël. Un ami me faisait remarquer qu'il n'était pas étonnant que cette mesure de boycott émane de Courrier International, qui publie uniquement les articles de la presse israélienne d'extrême-gauche (Ha'aretz) et en particulier les articles de Gideon Levy (que P.A. Taguieff qualifie de "l'un des plus exaltés des accusateurs professionnels d'Israël"). Un peu comme si un journal israélien prétendait rendre compte de l'actualité française en se fondant uniquement sur les éditoriaux de Minute ou de L'Humanité

 

A CINQ HEURES.jpgJ'ai souvent dénoncé dans les colonnes de mon blog la stupidité et l'inanité du "boycott culturel", notamment à l'occasion de la récente déprogrammation du beau film "À cinq heures de Paris" par le réseau indépendant Utopia. Je qualifiais à l'époque le boycott culturel de "Nouveau Statut des Juifs", sans me douter que j'en serais bientôt la nouvelle victime… Mais je continuerai d'écrire sur la littérature, israélienne notamment, dans les colonnes de mon nouveau blog, et partout où il restera possible d'écrire librement. Ceux qui empêchent des Israéliens de s'exprimer, dans des colloques universitaires (comme dans l'affaire de ma collègue Esther Orner), ou sur des blogs doivent savoir qu'ils trouveront face à eux tous les amis de la liberté, liberté d'écrire et de penser, liberté des écrivains et de la plume. Je continuerai quant à moi d'écrire et de me battre avec ma plume contre les ennemis de la liberté !

 

Pierre Itshak Lurçat, Jérusalem

NB Retrouvez mon nouveau blog LETTRES D'ISRAEL sur Overblog!

 

ZERUYA SHALEV, PHOTO P.I.LURCAT

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25 août 2010 3 25 /08 /août /2010 12:58
[L'Express Culture]
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Né Roman Kacew à Vilnius, en 1914, Romain Gary suit sa famille en France, qui s'établit à Nice. Il fut aviateur dans les Forces françaises libres et débuta sa carrière dans la diplomatie française. Gary se fit connaître sur la scène littéraire en 1945 avec un récit consacré à la résistance polonaise, Education européenne, qui obtint le prix des Critiques. Vinrent ensuite Tulipe (1946), Le grand vestiaire (1949) ou Les couleurs du jour (1952). Deux fois lauréat du prix Goncourt, il rafla la mise sous son nom de plume en 1956, avec Les racines du ciel, puis une seconde fois, dix-neuf ans plus tard, masqué derrière le pseudonyme d'Emile Ajar, avec La vie devant soi qui fut ensuite porté à l'écran. Sous ce nom, il avait déjà signé Gros-Câlin (1974). L'écrivain y eut à nouveau recours le temps de Pseudo (1976). Ne pas rater l'autobiographique La promesse de l'aube (1960). Romain Gary se suicida en 1980 dans son appartement de la rue du Bac à Paris. Publié parallèlement à un volume des Cahiers de L'Herne, L'orage regroupe des nouvelles parues dans des revues, et écrites, parfois en anglais, entre 1935 et 1967.

 

A l'occasion des trente ans de la disparition de Romain Gary - l'écrivain s'est suicidé le 2 décembre 1980 - le musée des Lettres et Manuscrits, à Paris, lui consacrera une exposition du 3 décembre prochain au 14 février 2011.

 

Parmi les pièces présentées au public, un chapitre manuscrit de La Promesse de l'aube, prêté par son fils, Alexandre Diego Gary. Mais, dès le 16 septembre, le musée inaugure sa nouvelle exposition sur l'Académie française au fil des lettres, de 1635 à nos jours, qui retrace l'histoire de l'institution à travers la correspondance de ses membres.  

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12 juillet 2010 1 12 /07 /juillet /2010 11:49

L'hébreu est-il Lashon ha-kodesh לשון הקודש – une langue sacrée, ou bien est-il devenu lashon 'hol, une langue profane ? Chaque promeneur ou touriste qui se rend dans le quartier de Méa-Shéarim, à Jérusalem, est frappé d'entendre des enfants (et des adultes) parler yiddish, comme dans un shtetl de Pologne avant la Shoah... La guerre entre l'hébreu et le yiddish, qui a déchiré le yichouv avant la création de l'Etat est pourtant finie depuis bien longtemps, et l'hébreu a triomphé, mais il reste encore quelques enclaves yiddishophones en Israël, habitées par des Juifs orthodoxes qui refusent de 'profaner' la langue sacrée en l'utilisant pour des usages de la vie quotidienne.

 

La renaissance du peuple juif sur sa terre ancestrale est intimement liée à celle de la langue hébraïque, longtemps confinée à l'étude des textes sacrés et redevenue une langue parlée au dix-neuvième siècle, grâce aux efforts de pionniers dont le plus connu – mais pas le seul – est Eliezer Ben Yehouda. Dans son beau livre L'invention d'une nation *, Alain Dieckhoff montre bien comment "l'hébreu moderne a conservé, malgré tout, de par son origine et sa parenté avec l'hébreu liturgique, un certain statut sacral..." Dieckhoff consacre des pages intéressantes à l'ambivalence de l'hébreu moderne, soumis à une intense "désacralisation" mais conservant toujours une "empreinte du sacré" qui lui est irrémédiablement attachée.

 

Cette ambivalence est aussi celle du projet sioniste dans son ensemble – la terre d'Israël étant elle aussi à la fois Eretz ha-kodesh, la terre sainte, et le lieu de fondation d'un Etat moderne et laïc, selon le projet des fondateurs du sionisme politique – et elle a des répercussions jusqu'à aujourd'hui dans la vie politique israélienne. Mais revenons à l'hébreu : est-il vraiment devenu une langue totalement profane, conformément aux voeux des artisans de sa renaissance, qui voulaient en faire l'instrument d'une vie nationale moderne (on connaît l'anecdote sur le Visionnaire de l'Etat, Binyamin Zeev Herzl, qui se plaignait que l'on ne puisse pas acheter de billet de train en hébreu, et qui avait un temps pensé que la langue du futur Etat juif serait... l'allemand ! Mais il changea vite, et fort heureusement, d'avis sur la question, comme le rappelle Georges Weisz dans son ouvrage essentiel, Herzl, Une nouvelle lecture).

 

Alain Dieckhoff affirme que "l'acception contemporaine d'un mot ne masque qu'imparfaitement sa signification religieuse" et donne plusieurs exemples concrets : "Les auteurs sionistes ont donné une certaine aura sacrée à leur démarche en utilisant la polysémie de certains mots comme avoda (travail, mais aussi culte divin), 'halouts (pionnier, mais aussi éclaireur qui guide l'armée israélite), korban (abnégation, mais aussi sacrifice rituel à Dieu), etc. Pour intéressante qu'elle soit, cette remarque ne touche qu'à un aspect de ce problème complexe. En réalité, l'opposition entre sacré et profane, entre vie matérielle et vie spirituelle, entre travail terrestre et service divin n'a jamais été totale, car le judaïsme n'a jamais séparé deux mondes distincts, mais toujours, au contraire, aspiré à leur unité fondamentale. Ainsi, le fondateur du sionisme religieux, le rav Abraham Itshak Hacohen Kook, comparait les pionniers laïques, qui défrichaient la terre d'Israël et dépierraient les routes, aux ouvriers qui pénétraient dans le Temple tous les jours de l'année, alors que le grand Cohen, lui, n'y entrait qu'une fois par an, le jour de Yom Kippour. Aux yeux du rav Kook, les 'haloutsim sionistes étaient les ouvriers de notre Troisième Temple, en voie de construction.

Pierre Itshak Lurçat

 

Alain Dieckhoff, L'invention d'une nation, Gallimard 1993.

 

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8 juillet 2010 4 08 /07 /juillet /2010 15:55

[publié dans L’Argilète,n°2, janvier 2010]

 

Docteur en philosophie et officier dans une unité spéciale de l’armée israélienne, MICHAËL BAR-ZVI a été Délégué general en France du K.K.L. (organisme en charge du Développement durable et de l’Aménagement du territoire en Israël). Professeur de philosophie à la Faculté d’Éducation de Tel Aviv, il a écrit  de nombreux ouvrages dont Le sionisme (PUF, 1978), Philosophie de l’antisémitisme (PUF, 1985) et Être et exil (Le Cerf - Les Provinciales, 2006).

 

eloge-de-la-guerre-apres-la-shoah.jpgMICHAËL BAR-ZVI, vous publiez un essai intitulé Éloge de la guerre après la Shoah.

Immédiatement, le titre frappe le lecteur par son aspect provocateur – ou du moins paradoxal. Pouvez-vous le commenter ?

 

Ce n’est pas le titre qui est paradoxal, mais la situation dans laquelle nous nous trouvons, à savoir le déni ou le rejet de la guerre alors qu’elle nous préserve des fléaux ou des catastrophes de notre monde comme les génocides, le terrorisme, le djihad ou la prolifération incontrôlée de l’arme atomique. La seule leçon, pour autant que l’on puisse en tirer, de la Shoah est la nécessité éthique et politique de la guerre. La Shoah a été «possible » parce qu’à un moment de l’histoire, on a préféré « avoir la paix » ; et les usines de la mort ne se sont arrêtées que grâce à une volonté de combattre le nazisme jusqu’au bout. Il ne s’agit pas d’être belliciste, mais, depuis 1945, nous devons reconnaître la réalité d’une présence de la guerre comme recours moral. Nous avons tendance à l’oublier et à nous bercer d’illusions.

 

Dans le livre, vous faites un parallèle entre l’expérience vécue par votre père, déporté dans plusieurs camps de concentration, et la vôtre, de soldat. Cette comparaison est-elle à l’origine du livre ?

Rien n’est comparable à l’expérience des camps. Mon propos est justement la difference entre la Shoah et la guerre. Dans un camp, on meurt parce qu’on n’existe plus déjà avant même de mourir ; en revanche, au champ de bataille, on meurt pour exister. L’origine de ce livre, c’est la transmission après la Shoah, et mon expérience de la guerre m’a aidé à comprendre le sens des valeurs que mon père a transmis. Ce sont ces valeurs qui nous libèrent de la peur et fondent notre relation au monde. Le seul parallèle que je me permets de faire est celui de l’indicibilité, du secret. On ne sort pas non plus indemne de la guerre, on y perd des camarades. En hébreu on désigne le soldat tombé H’allal, terme qui signifie aussi le vide, le creux qu’il laisse en nous sans doute et le silence qui demeure après.

 

Vous avez été officier dans l’armée israélienne et avez une expérience personnelle de la guerre. C’est un cas assez rare aujourd’hui, du moins en France. Pensez-vous que cela soit nécessaire pour aborder ce thème ? Quelle différence introduit le fait d’avoir une expérience directe de la guerre ?

J’ai servi dans l’armée de mon pays, non pas par goût des armes ou par amour du combat, mais comme le prolongement d’une aventure de la pensée, commencée dès mon adolescence par l’étude de la philosophie. Je n’envisageai pas de vivre cette aventure uniquement par la théorie, mais il me semblait essentiel de m’engager à la vivre aussi concrètement. On ne peut pas parler de la guerre, en la voyant seulement sur des écrans.

La dimension vécue donne sans aucun doute une autre portée à l’écriture. Cependant la guerre n’est pas, pour moi, de l’ordre du narratif, mais contient en elle des signes, des épreuves et des valeurs qui peuvent nous aider à nous construire. L’expérience de la guerre est avant tout un voyage intérieur qui nous révèle à nous-mêmes des aspects inconnus de notre être.

 

Dans le livre, vous distinguez nettement la guerre (qui exige normalement une conduite morale) de toutes les autres formes de violence (comme la guérilla ou le terrorisme) Pouvez-vous développer cette distinction ?

La confrontation, le face à face est la tension primordiale de la rencontre avec autrui ; et cette provocation dans l’être, comme le dit Levinas se révèle comme guerre. La guerre peut nous grandir, car elle repose sur le salut des vies que nous sauvons. En revanche, la violence nous rabaisse vers nos instincts les plus bas. À un moment donné de l’histoire, la guerre devient un besoin impérieux, comme cela a été le cas pour le peuple juif après la Shoah, pour revenir dans l’histoire. La guerre se fonde sur un code moral d’honneur, que l’on trouve dans la chevalerie mais aussi dans les principes d’une armée comme Tsahal, qui enseigne à ses officiers le respect d’un code éthique (rédigé par des philosophes) et des mythes fondateurs comme la révolte du ghetto de Varsovie, ou la défense de Massada. Le Talmud dit : « le héros est celui qui contient sa colère ».

 

Cette dimension honorable de la guerre est une idée que l’on retrouve également chez Ernst Jünger, notamment dans son essai La Guerre comme expérience intérieure. Est-ce un auteur qui vous a influencé ? Quels sont les écrivains qui vous paraissent avoir parlé de la guerre avec justesse ?

Les livres de guerre sont nombreux, du simple témoignage aux mémoires de généraux... Mais je crois que les meilleurs sont ceux écrits par de grands écrivains. Le journal de Jünger est captivant, non pas à cause des faits de guerre mais par son style ; Saint-Exupéry nous émeut parce que c’est un grand écrivain et non parce qu’il a vécu des épreuves particulières. À titre personnel, je pense que Péguy est un des grands écrivains de la guerre, de son sens métaphysique et mystique. Mais le plus beau livre sur la guerre est à mes yeux L’étrange défaite de Marc Bloch, résistant fusillé en 1944. Ce texte, écrit en 1940 immédiatement après la débâcle, a été publié pour la première fois en 1946 par sa famille. Il comprend un récit des combats, mais aussi une réflexion sur l’histoire, le patriotisme et l’héroïsme.

eloge de la guerre apres la shoah

 

ELOGE DE LA GUERRE APRES LA SHOAH EST PARU AUX EDITIONS HERMANN

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30 juin 2010 3 30 /06 /juin /2010 17:12

 

Esquisser une critique juive de la psychanalyse n'est pas une chose aisée. Non pas que les arguments fassent défaut : ils sont multiples, nous le verrons. Mais le succès rencontré par la psychanalyse au sein du public juif occidental et de nombreuses autres raisons font que judaïsme et psychanalyse semblent aujourd'hui inextricablement liés. On ne compte plus les livres consacrés  au judaïsme de Freud, aux rapports de Lacan et du judaïsme ou aux "sources talmudiques de la psychanalyse" [sic]… Le fait que Freud n'ait jamais étudié le Talmud est un argument irrecevable aux yeux de ses nombreux admirateurs car la psychanalyse, comme toute idéologie, se moque bien du réel. Freud était-il le fondateur d'une nouvelle religion, ou d'une vulgaire secte qui a réussi ? Etait-il un charlatan (selon le mot fameux de Nabokov), un Juif fidèle, ou au contraire un apostat ? Nous préférons esquiver ici ces questions polémiques pour nous concentrer sur celle, plus essentielle, des rapports véritables entre judaïsme et psychanalyse.

 

freud 2

Le judaïsme est une "religion d'adultes". Cette formule d'Emmanuel Lévinas nous fait entrer de plain-pied dans ce qui sépare la Tradition juive de la psychanalyse. La première, en effet, vise à élever l'homme, c'est-à-dire à l'éduquer et à lui permettre de se surpasser, de surmonter ses défauts et ses faiblesses pour se perfectionner. L'homme, dans le judaïsme, est un être intermédiaire qui tient à la fois de l'animal et de l'ange. Comme le premier, il est soumis à ses instincts. Mais il est toujours capable de leur échapper car, comme le second, il est créé à l'image de D.ieu. La Kabbale compare l'homme à un arbre : "Se dressant  verticalement, l'arbre regarde vers les cieux ; l'homme, 'debout devant D.ieu', 'lève les yeux vers les hauteurs' (Psaumes) *. A cette conception verticale de l'homme s'oppose celle de l'homme couché sur le divan.

 

Quoi de plus étranger au judaïsme que cette idée d'un homme allongé, confiant à un psychanalyste, c'est-à-dire à une sorte de prêtre moderne, ses péchés, ses pensées scabreuses et ses soucis les plus intimes ? Le judaïsme authentique ne connaît point de prêtres, car c'est le peuple tout entier qui est une "nation de prêtres". Il n'est besoin d'aucun intermédiaire pour parler à D.ieu, comme l'a enseigné Rabbi Nahman, car D.ieu se trouve partout, en tout lieu et en tout instant et il est accessible à tous. Religion moderne, la psychanalyse ressemble bien plus à une hérésie chrétienne qu'au judaïsme authentique. A mille lieues de notre religion d'adultes, exigeante et parfois austère (André Neher évoquait le "dur bonheur d'être Juif"), la psychanalyse est une religion infantile, qui rabaisse l'homme, l'enferme dans la prison de son enfance (toujours malheureuse…) et l'empêche de s'élever et d'accéder au statut d'adulte et d'homme à part entière.

 

Cette opposition fondamentale se retrouve dans les conceptions antagonistes de la famille et de la relation parents-enfants du judaïsme et de la psychanalyse. On connaît l'importance capitale attachée par la tradition juive à l'éducation, au point que le judaïsme considère que le père véritable de l'enfant juif est celui qui l'a éduqué, et non celui qui l'a enfanté… L'idée freudienne de l'Oedipe est aux antipodes de tout ce qui fait le cœur même de la pensée juive. L'amour et le respect des parents n'est pas seulement un commandement essentiel (il fait partie des mitsvot dont "l'homme consomme les fruits dans ce monde, tandis que le capital lui est conservé pour le monde futur", comme nous le disons chaque matin dans la prière). Il est aussi la pierre angulaire du judaïsme, en tant que tradition qui nous a été léguée de père en fils et de mère en fille depuis le Sinaï !

 

Le mythe grec d'Oedipe, repris avec le succès que l'on sait par le fondateur de la psychanalyse, n'est pas seulement étranger à l'esprit et à la lettre du judaïsme, mais il est en vérité attentatoire à tout ce que le judaïsme considère comme sacré... On sait quel sort est réservé par la législation biblique au fils rebelle et dévoyé. Mais que dire du fils qui rejette ses parents, les déteste dans le fond de son cœur et leur attribue tous les maux de son existence ! Une telle idée est contraire au judaïsme à un point tel, qu'on peut y voir la marque incontestable de l'absence de toute yiddishkeit, de toute trace de judaïsme, dans l'esprit du fondateur de la psychanalyse.

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Ceci nous amène au point crucial de l'opposition entre judaïsme et psychanalyse, développé dans de nombreux livres – malheureusement pour la plupart épuisés – du professeur Henri Baruk : la conscience morale. Grand Français et Juif authentique, Baruk consacra sa vie à soigner les maladies mentales, en élaborant une veritable thérapie juive inspirée de la Tradition et de la conception juive de l'homme et de son unité fondamentale. Récusant l'idée de "maladie mentale autonome", Baruk développa une conception originale fondée sur l'idée de "conscience morale", rejetant à la fois les courants mécanistes de la psychiatrie et la conception freudienne de la maladie mentale. Dans la citation qui suit, Baruk met en valeur ce qui oppose la psychanalyse au judaïsme ** :

 

" Le malade est trop souvent vu comme un homme qui cache des pensées inavouables. Par ailleurs, la doctrine psychanalytique qui met le point sur la jouissance individuelle, l'hédonisme, est contraire à l'altruisme. Par là même, elle détruit la morale et détermine une attitude d'agressivité de l'individu, ceci non seulement chez les malades, mais chez les psychanalystes eux-mêmes. Le processus du transfert comporte lui-même parfois des conséquences troubles et douteuses. La recherche de la responsabilité de la maladie risque d'aboutir à un développement excessif de la mentalité du " bouc émissaire " et à charger sans cesse la famille, ce qui détermine des conflits, des ruptures, des divorces et la guerre au lieu de la pacification. Enfin, la psychanalyse, si elle se poursuit trop longtemps entretient un relâchement de la volonté et une baise de l'énergie morale, le sujet étant sans cesse replié sur lui-même".

 

Le thème essentiel de l'opposition entre judaïsme et psychanalyse mériterait de longs développements, que nous n'avons fait qu'esquisser dans le cadre de cet article. Ce débat fondamental, trop souvent occulté, mérite certes mieux que les vaines polémiques dont se nourrissent les médias, en France et ailleurs. L'essor de la psychanalyse et le succès immérité qu'elle a rencontré – y compris au sein de notre peuple – est un des symptômes les plus frappants de la crise morale et de la confusion intellectuelle du monde contemporain.

Itshak Lurçat

[Article paru dans VISION D'ISRAEL]

Notes

* Citations tirées du beau livre du rabbin Alexandre Safran, Sagesse de la Kabbale, Stock 1986.

** La psychiatrie française de PINEL à nos jours, P.U.F., Paris, 1967.

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29 juin 2010 2 29 /06 /juin /2010 16:13

A Gabrielle

 

tanktef.jpgDans une précédente note ("Lashon ha-kodesh : l'hébreu entre profane et sacré"), nous avions abordé la question complexe des rapports entre langue sainte et langue profane. Nous voudrions revenir sur cette problématique. Précisons d'emblée que cette question n'est pas propre à l'hébreu, car la polysémie et la coexistence de significations profanes et sacrées se retrouve aussi dans d'autres langues. Si elle prend une acuité particulière dans la langue hébraïque, c'est en raison des circonstances extraordinaires de la renaissance du peuple Juif et de sa langue, sur sa terre.

 

Nous citions l'historien Alain Dieckhoff, qui affirme que "l'acception contemporaine d'un mot ne masque qu'imparfaitement sa signification religieuse" en donnant plusieurs exemples : "Les auteurs sionistes ont donné une certaine aura sacrée à leur démarche en utilisant la polysémie de certains mots comme avoda (travail, mais aussi culte divin), 'halouts (pionnier, mais aussi éclaireur qui guide l'armée israélite), korban (abnégation, mais aussi sacrifice rituel à Dieu), etc. Cette remarque, écrivions-nous, est à la fois juste et simpliste. Car Avoda signifiait déjà travail dans la langue hébraïque biblique ou talmudique (ce sont précisément les travaux du Temple qui sont interdits le shabbat).

Polysémie, langue sainte et langue profane

 

Prenons un autre exemple : Merkava, qui signifie le carosse ou le char de combat. Il apparaît au Livre de L'Exode, quand les enfants d'Israël entonnent leur fameux chant, après la traversée de la Mer Rouge : "Les chars (מרכבות) de Pharaon et son armée, Il les a précipités dans la mer". Merkava désigne aussi le Char divin, dans la célèbre Vision du prophète Ezéchiel. L'expression "Maassé Merkava" (מעשה מרכבה) – littéralement "L'œuvre du Char", que Marc Cohn traduit par téophanie – désigne un des thèmes fondamentaux de la Kabbale, la doctrine ésotérique juive (dont l'étude est réservée aux Juifs versés dans les textes et n'est pas à la portée de tout un chacun, comme voudraient le faire croire certains charlatans).

 

Il était donc naturel que l'hébreu moderne adopte le terme merkava pour désigner le char d'assaut. Le Merkava, on le sait, désigne aujourd'hui un char de fabrication israélienne. Pourrait-on dire, au sujet du tank Merkava, que "son acceptation contemporaine masque imparfaitement sa signification religieuse ?" Cela serait évidemment exagéré et presque incongru. Et pourtant... Si vous lisez le beau livre de Haim Sabato, Lunes d'automne, vous découvrirez des tankistes qui sont aussi des étudiants de yeshiva, versés dans l'étude des textes et pour qui le Maassé-Merkava est une notion familière... L'auteur y évoque la guerre de Kippour à travers l'histoire de deux amis d'enfance, qui ont grandi à Jérusalem et qui sont appelés à rejoindre leur bataillon de chars, pour tenter de stopper l'offensive syrienne sur le Golan.

 

SABATO.jpgLe titre original du livre de Sabato (תאום כוונות) est d'ailleurs un autre exemple de polysémie et de juxtaposition de sens sacré et profane : Tiyoum Kavanot veut dire à la fois "ajustement de la lunette de tir" (du tank) et "concentration des intentions mystiques"... Dans l'esprit de Sabato, il n'y a en effet pas de contradiction entre le monde de la Torah d'Eretz Israël et celui de l'armée – instrument de notre renaissance nationale – au sujet de laquelle on pourrait dire, paraphrasant audacieusement le Rav Abraham Itshak Hacohen Kook, parlant de l'Etat d'Israël (avant même sa création !), qu'elle est "le fondement du siège de la royauté divine dans le monde" (יסוד כיסא מלכות ה' בעולם). C'est sans doute une des raisons de l'affection que portent de nombreux Juifs et non-Juifs aux soldats de Tsahal, comme nos valeureux membres de la Shayetet – les commandos de marine – qui ont repoussé cette semaine l'attaque des islamistes turcs. Que D. bénisse nos soldats !

 

Itshak Lurçat

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