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26 août 2010 4 26 /08 /août /2010 09:22

Je reproduis l'article fort pertinent de David RUZIE concernant l'écrivain I. Némirovsky.

 

http://www.desinfos.com/spip.php?page=article&id_article=20357

 

nemirovskyOn ne rendra jamais assez hommage au remarquable travail de mémoire accompli par les dirigeants et les animateurs du Mémorial de la Shoah (ex-Mémorial du martyr juif inconnu) et du Centre de documentation juive contemporaine. Mais , ce n’est pas une raison pour faire preuve de complaisance face à une erreur de « casting », en l’espèce l’exposition sur Irène Némirovsky, programmée pour le mois d’octobre.


Dans la présentation de cette « importante » exposition, le directeur du Mémorial indique qu’il s’agit de rappeler « ce que fut cette femme à la personnalité complexe et discutée, qui jamais ne voulut renoncer à son droit d’écrire et d’être publiée ».

Or, il y a près de 6 ans, au lendemain de l’attribution, à titre posthume, du prix Renaudot pour « La suite française », nous avions, ici même, déploré l’honneur ainsi fait à une femme qui avait à de nombreuses reprises, tant avant la guerre que pendant l’occupation (avant sa déportation ) fait preuve d’une « haine de soi » (v. notre chronique du 23 novembre 2004 : « Irène Némirovsky : des mots qui blessent »).

Les organisateurs de l’exposition à Paris se targuent d’un partenariat avec le Museum of Jewish Heritage de New York, qui avait accueilli, une première exposition consacrée à cet auteur, en 2008.

Mais l’erreur des uns n’excuse pas pour autant une bévue des autres……

Dans notre chronique, nous nous étions référé à l’excellente préface de Myriam Anissimov à « La suite française » (qui notons le, au passage, n’évoque à aucun moment, ni lors de l’exode, ni ensuite sous l’occupation le sort des Juifs…) pour mettre en évidence cette « haine de soi », dont fit preuve Irène Némirovsky (qui, d’ailleurs, avait décidé, en février 1939, de se convertir au catholicisme, avec ses deux filles).

Myriam Anissimov rappela qu’ Irène Némirovsky avait, dans ses écrits, fait « siens toutes sortes de préjugés antisémites » et, de fait, on est atterré à la lecture des « traits spécifiques prêtés aux Juifs » par l’auteur et énumérés par la préfacière.

De plus, on ne peut qu’être atterré par le fait qu’Irène Némirovsky publia, entre 1940 et 1942, des nouvelles dans le journal antisémite Gringoire.

Même si on peut penser que son mari Michel Epstein, qui comme elle, devait être déporté, essayait par tous les moyens de la tirer des griffes de la Gestapo, on ne peut être que choqué par certains arguments employés dans le courrier, publié en annexe à « La suite française ».

Ainsi, dans une lettre à Otto Abetz, ambassadeur allemand à Paris, Michel Epstein écrit que « bien que ma femme soit de race juive, elle y parle des juifs sans aucune tendresse » (souligné par nous).

Non content de se vanter de la collaboration de sa femme à Gringoire, « dont le directeur…..n’a certainement jamais été favorable ni aux juifs, ni aux communistes », Michel Epstein terminait sa lettre en écrivant : « il me paraît injuste et illogique que les Allemands fassent emprisonner une femme qui, bien que d’origine juive n’a – tous ses livres le prouvent – aucune sympathie ni pour le judaïsme, ni pour le régime bolchevique » (souligné par nous).

De telle sorte que nous estimons – tout en pesant nos mots – que glorifier Irène Némirovsky, du fait qu’elle fut considérée par les nazis comme juive – et massacrée à cause de cela – alors qu’elle avait toujours manifesté la plus grande répugnance pour ses origines, constitue, en quelque sorte, un acte de provocation.

En effet, cela peut conduire l’opinion publique à considérer Irène Némirovsky comme une victime, parmi les autres, de la barbarie nazie à l’égard des Juifs.

Or, elle s’est toujours défendue d’une quelconque appartenance au peuple juif, comme son mari – il est vrai en cherchant à la sauver - a tenu à le souligner.

On ne peut que regretter qu’une institution aussi respectable que le Mémorial de la Shoah ait fait un tel choix.

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25 août 2010 3 25 /08 /août /2010 14:55

 

juin 07- Zeruya Shalev 3.JPG"Le premier blog littéraire franco-israélien" : c'est ainsi que j'avais intitulé mon blog littéraire "Lettres d'Israël", créé en janvier 2008. J'y rendais compte de l'actualité littéraire et y publiais mes recensions et interviews. En deux ans et demi d'existence, je peux me flatter d'avoir publié de nombreux portraits d'écrivains (Haim Gouri, Etgar Keret, Yehoshua Kenaz…) et interviewé en exclusivité plusieurs auteurs, comme par exemple Zeruya Shalev. [photo ci-contre] J'ai aussi été un des premiers à rendre compte du beau livre de Tatiana de Rosnay, Elle s'appelait Sarah (devenu depuis lors un best-seller international !) ou de celui de Gerald Tenenbaum, L'Ordre des jours (tous deux parus aux editions Héloïse d'Ormesson). Mon blog était un des plus fréquentés parmi ceux hébergés par le site Courrier international… jusqu'au mois de juin 2010.

 

Le 26 juin dernier, j'ai reçu un message anonyme (une lettre anonyme !) m'annonçant que le "service d'hébergement de blogs" était interrompu… Naïvement, j'ai pensé que cette mesure concernait l'ensemble des blogs et j'ai cherché un autre hébergeur (sans pouvoir transférer la totalité de mes posts, ce qui aurait représenté un travail de Sisyphe…). Mais, rentrant de vacances quelques semaines plus tard, j'ai constaté que cette mesure de "fermeture" visait uniquement mon blog ! Courrier International (que j'avais choisi pour héberger mon blog car son nom était pour moi synonyme d'ouverture d'esprit et de tolérance… cruelle erreur !) continue d'héberger des blogs algériens, tunisiens, africains ou polonais…. Mais le blog Lettres d'Israël est fermé, en application de la politique inique et raciste du boycott d'Israël !

 

Les responsables du site n'ont même pas eu la décence de me signifier les motifs de leur décision discriminatoire et scandaleuse (ce qu'ils auraient bien entendu été en mal de faire, sans avouer leur turpitude…). Mais il ne fait aucun doute à mes yeux qu'il s'agit d'un nouvel épisode du boycott culturel d'Israël. Un ami me faisait remarquer qu'il n'était pas étonnant que cette mesure de boycott émane de Courrier International, qui publie uniquement les articles de la presse israélienne d'extrême-gauche (Ha'aretz) et en particulier les articles de Gideon Levy (que P.A. Taguieff qualifie de "l'un des plus exaltés des accusateurs professionnels d'Israël"). Un peu comme si un journal israélien prétendait rendre compte de l'actualité française en se fondant uniquement sur les éditoriaux de Minute ou de L'Humanité

 

A CINQ HEURES.jpgJ'ai souvent dénoncé dans les colonnes de mon blog la stupidité et l'inanité du "boycott culturel", notamment à l'occasion de la récente déprogrammation du beau film "À cinq heures de Paris" par le réseau indépendant Utopia. Je qualifiais à l'époque le boycott culturel de "Nouveau Statut des Juifs", sans me douter que j'en serais bientôt la nouvelle victime… Mais je continuerai d'écrire sur la littérature, israélienne notamment, dans les colonnes de mon nouveau blog, et partout où il restera possible d'écrire librement. Ceux qui empêchent des Israéliens de s'exprimer, dans des colloques universitaires (comme dans l'affaire de ma collègue Esther Orner), ou sur des blogs doivent savoir qu'ils trouveront face à eux tous les amis de la liberté, liberté d'écrire et de penser, liberté des écrivains et de la plume. Je continuerai quant à moi d'écrire et de me battre avec ma plume contre les ennemis de la liberté !

 

Pierre Itshak Lurçat, Jérusalem

NB Retrouvez mon nouveau blog LETTRES D'ISRAEL sur Overblog!

 

ZERUYA SHALEV, PHOTO P.I.LURCAT

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25 août 2010 3 25 /08 /août /2010 12:58
[L'Express Culture]
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Né Roman Kacew à Vilnius, en 1914, Romain Gary suit sa famille en France, qui s'établit à Nice. Il fut aviateur dans les Forces françaises libres et débuta sa carrière dans la diplomatie française. Gary se fit connaître sur la scène littéraire en 1945 avec un récit consacré à la résistance polonaise, Education européenne, qui obtint le prix des Critiques. Vinrent ensuite Tulipe (1946), Le grand vestiaire (1949) ou Les couleurs du jour (1952). Deux fois lauréat du prix Goncourt, il rafla la mise sous son nom de plume en 1956, avec Les racines du ciel, puis une seconde fois, dix-neuf ans plus tard, masqué derrière le pseudonyme d'Emile Ajar, avec La vie devant soi qui fut ensuite porté à l'écran. Sous ce nom, il avait déjà signé Gros-Câlin (1974). L'écrivain y eut à nouveau recours le temps de Pseudo (1976). Ne pas rater l'autobiographique La promesse de l'aube (1960). Romain Gary se suicida en 1980 dans son appartement de la rue du Bac à Paris. Publié parallèlement à un volume des Cahiers de L'Herne, L'orage regroupe des nouvelles parues dans des revues, et écrites, parfois en anglais, entre 1935 et 1967.

 

A l'occasion des trente ans de la disparition de Romain Gary - l'écrivain s'est suicidé le 2 décembre 1980 - le musée des Lettres et Manuscrits, à Paris, lui consacrera une exposition du 3 décembre prochain au 14 février 2011.

 

Parmi les pièces présentées au public, un chapitre manuscrit de La Promesse de l'aube, prêté par son fils, Alexandre Diego Gary. Mais, dès le 16 septembre, le musée inaugure sa nouvelle exposition sur l'Académie française au fil des lettres, de 1635 à nos jours, qui retrace l'histoire de l'institution à travers la correspondance de ses membres.  

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12 juillet 2010 1 12 /07 /juillet /2010 11:49

L'hébreu est-il Lashon ha-kodesh לשון הקודש – une langue sacrée, ou bien est-il devenu lashon 'hol, une langue profane ? Chaque promeneur ou touriste qui se rend dans le quartier de Méa-Shéarim, à Jérusalem, est frappé d'entendre des enfants (et des adultes) parler yiddish, comme dans un shtetl de Pologne avant la Shoah... La guerre entre l'hébreu et le yiddish, qui a déchiré le yichouv avant la création de l'Etat est pourtant finie depuis bien longtemps, et l'hébreu a triomphé, mais il reste encore quelques enclaves yiddishophones en Israël, habitées par des Juifs orthodoxes qui refusent de 'profaner' la langue sacrée en l'utilisant pour des usages de la vie quotidienne.

 

La renaissance du peuple juif sur sa terre ancestrale est intimement liée à celle de la langue hébraïque, longtemps confinée à l'étude des textes sacrés et redevenue une langue parlée au dix-neuvième siècle, grâce aux efforts de pionniers dont le plus connu – mais pas le seul – est Eliezer Ben Yehouda. Dans son beau livre L'invention d'une nation *, Alain Dieckhoff montre bien comment "l'hébreu moderne a conservé, malgré tout, de par son origine et sa parenté avec l'hébreu liturgique, un certain statut sacral..." Dieckhoff consacre des pages intéressantes à l'ambivalence de l'hébreu moderne, soumis à une intense "désacralisation" mais conservant toujours une "empreinte du sacré" qui lui est irrémédiablement attachée.

 

Cette ambivalence est aussi celle du projet sioniste dans son ensemble – la terre d'Israël étant elle aussi à la fois Eretz ha-kodesh, la terre sainte, et le lieu de fondation d'un Etat moderne et laïc, selon le projet des fondateurs du sionisme politique – et elle a des répercussions jusqu'à aujourd'hui dans la vie politique israélienne. Mais revenons à l'hébreu : est-il vraiment devenu une langue totalement profane, conformément aux voeux des artisans de sa renaissance, qui voulaient en faire l'instrument d'une vie nationale moderne (on connaît l'anecdote sur le Visionnaire de l'Etat, Binyamin Zeev Herzl, qui se plaignait que l'on ne puisse pas acheter de billet de train en hébreu, et qui avait un temps pensé que la langue du futur Etat juif serait... l'allemand ! Mais il changea vite, et fort heureusement, d'avis sur la question, comme le rappelle Georges Weisz dans son ouvrage essentiel, Herzl, Une nouvelle lecture).

 

Alain Dieckhoff affirme que "l'acception contemporaine d'un mot ne masque qu'imparfaitement sa signification religieuse" et donne plusieurs exemples concrets : "Les auteurs sionistes ont donné une certaine aura sacrée à leur démarche en utilisant la polysémie de certains mots comme avoda (travail, mais aussi culte divin), 'halouts (pionnier, mais aussi éclaireur qui guide l'armée israélite), korban (abnégation, mais aussi sacrifice rituel à Dieu), etc. Pour intéressante qu'elle soit, cette remarque ne touche qu'à un aspect de ce problème complexe. En réalité, l'opposition entre sacré et profane, entre vie matérielle et vie spirituelle, entre travail terrestre et service divin n'a jamais été totale, car le judaïsme n'a jamais séparé deux mondes distincts, mais toujours, au contraire, aspiré à leur unité fondamentale. Ainsi, le fondateur du sionisme religieux, le rav Abraham Itshak Hacohen Kook, comparait les pionniers laïques, qui défrichaient la terre d'Israël et dépierraient les routes, aux ouvriers qui pénétraient dans le Temple tous les jours de l'année, alors que le grand Cohen, lui, n'y entrait qu'une fois par an, le jour de Yom Kippour. Aux yeux du rav Kook, les 'haloutsim sionistes étaient les ouvriers de notre Troisième Temple, en voie de construction.

Pierre Itshak Lurçat

 

Alain Dieckhoff, L'invention d'une nation, Gallimard 1993.

 

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8 juillet 2010 4 08 /07 /juillet /2010 15:55

[publié dans L’Argilète,n°2, janvier 2010]

 

Docteur en philosophie et officier dans une unité spéciale de l’armée israélienne, MICHAËL BAR-ZVI a été Délégué general en France du K.K.L. (organisme en charge du Développement durable et de l’Aménagement du territoire en Israël). Professeur de philosophie à la Faculté d’Éducation de Tel Aviv, il a écrit  de nombreux ouvrages dont Le sionisme (PUF, 1978), Philosophie de l’antisémitisme (PUF, 1985) et Être et exil (Le Cerf - Les Provinciales, 2006).

 

eloge-de-la-guerre-apres-la-shoah.jpgMICHAËL BAR-ZVI, vous publiez un essai intitulé Éloge de la guerre après la Shoah.

Immédiatement, le titre frappe le lecteur par son aspect provocateur – ou du moins paradoxal. Pouvez-vous le commenter ?

 

Ce n’est pas le titre qui est paradoxal, mais la situation dans laquelle nous nous trouvons, à savoir le déni ou le rejet de la guerre alors qu’elle nous préserve des fléaux ou des catastrophes de notre monde comme les génocides, le terrorisme, le djihad ou la prolifération incontrôlée de l’arme atomique. La seule leçon, pour autant que l’on puisse en tirer, de la Shoah est la nécessité éthique et politique de la guerre. La Shoah a été «possible » parce qu’à un moment de l’histoire, on a préféré « avoir la paix » ; et les usines de la mort ne se sont arrêtées que grâce à une volonté de combattre le nazisme jusqu’au bout. Il ne s’agit pas d’être belliciste, mais, depuis 1945, nous devons reconnaître la réalité d’une présence de la guerre comme recours moral. Nous avons tendance à l’oublier et à nous bercer d’illusions.

 

Dans le livre, vous faites un parallèle entre l’expérience vécue par votre père, déporté dans plusieurs camps de concentration, et la vôtre, de soldat. Cette comparaison est-elle à l’origine du livre ?

Rien n’est comparable à l’expérience des camps. Mon propos est justement la difference entre la Shoah et la guerre. Dans un camp, on meurt parce qu’on n’existe plus déjà avant même de mourir ; en revanche, au champ de bataille, on meurt pour exister. L’origine de ce livre, c’est la transmission après la Shoah, et mon expérience de la guerre m’a aidé à comprendre le sens des valeurs que mon père a transmis. Ce sont ces valeurs qui nous libèrent de la peur et fondent notre relation au monde. Le seul parallèle que je me permets de faire est celui de l’indicibilité, du secret. On ne sort pas non plus indemne de la guerre, on y perd des camarades. En hébreu on désigne le soldat tombé H’allal, terme qui signifie aussi le vide, le creux qu’il laisse en nous sans doute et le silence qui demeure après.

 

Vous avez été officier dans l’armée israélienne et avez une expérience personnelle de la guerre. C’est un cas assez rare aujourd’hui, du moins en France. Pensez-vous que cela soit nécessaire pour aborder ce thème ? Quelle différence introduit le fait d’avoir une expérience directe de la guerre ?

J’ai servi dans l’armée de mon pays, non pas par goût des armes ou par amour du combat, mais comme le prolongement d’une aventure de la pensée, commencée dès mon adolescence par l’étude de la philosophie. Je n’envisageai pas de vivre cette aventure uniquement par la théorie, mais il me semblait essentiel de m’engager à la vivre aussi concrètement. On ne peut pas parler de la guerre, en la voyant seulement sur des écrans.

La dimension vécue donne sans aucun doute une autre portée à l’écriture. Cependant la guerre n’est pas, pour moi, de l’ordre du narratif, mais contient en elle des signes, des épreuves et des valeurs qui peuvent nous aider à nous construire. L’expérience de la guerre est avant tout un voyage intérieur qui nous révèle à nous-mêmes des aspects inconnus de notre être.

 

Dans le livre, vous distinguez nettement la guerre (qui exige normalement une conduite morale) de toutes les autres formes de violence (comme la guérilla ou le terrorisme) Pouvez-vous développer cette distinction ?

La confrontation, le face à face est la tension primordiale de la rencontre avec autrui ; et cette provocation dans l’être, comme le dit Levinas se révèle comme guerre. La guerre peut nous grandir, car elle repose sur le salut des vies que nous sauvons. En revanche, la violence nous rabaisse vers nos instincts les plus bas. À un moment donné de l’histoire, la guerre devient un besoin impérieux, comme cela a été le cas pour le peuple juif après la Shoah, pour revenir dans l’histoire. La guerre se fonde sur un code moral d’honneur, que l’on trouve dans la chevalerie mais aussi dans les principes d’une armée comme Tsahal, qui enseigne à ses officiers le respect d’un code éthique (rédigé par des philosophes) et des mythes fondateurs comme la révolte du ghetto de Varsovie, ou la défense de Massada. Le Talmud dit : « le héros est celui qui contient sa colère ».

 

Cette dimension honorable de la guerre est une idée que l’on retrouve également chez Ernst Jünger, notamment dans son essai La Guerre comme expérience intérieure. Est-ce un auteur qui vous a influencé ? Quels sont les écrivains qui vous paraissent avoir parlé de la guerre avec justesse ?

Les livres de guerre sont nombreux, du simple témoignage aux mémoires de généraux... Mais je crois que les meilleurs sont ceux écrits par de grands écrivains. Le journal de Jünger est captivant, non pas à cause des faits de guerre mais par son style ; Saint-Exupéry nous émeut parce que c’est un grand écrivain et non parce qu’il a vécu des épreuves particulières. À titre personnel, je pense que Péguy est un des grands écrivains de la guerre, de son sens métaphysique et mystique. Mais le plus beau livre sur la guerre est à mes yeux L’étrange défaite de Marc Bloch, résistant fusillé en 1944. Ce texte, écrit en 1940 immédiatement après la débâcle, a été publié pour la première fois en 1946 par sa famille. Il comprend un récit des combats, mais aussi une réflexion sur l’histoire, le patriotisme et l’héroïsme.

eloge de la guerre apres la shoah

 

ELOGE DE LA GUERRE APRES LA SHOAH EST PARU AUX EDITIONS HERMANN

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30 juin 2010 3 30 /06 /juin /2010 17:12

 

Esquisser une critique juive de la psychanalyse n'est pas une chose aisée. Non pas que les arguments fassent défaut : ils sont multiples, nous le verrons. Mais le succès rencontré par la psychanalyse au sein du public juif occidental et de nombreuses autres raisons font que judaïsme et psychanalyse semblent aujourd'hui inextricablement liés. On ne compte plus les livres consacrés  au judaïsme de Freud, aux rapports de Lacan et du judaïsme ou aux "sources talmudiques de la psychanalyse" [sic]… Le fait que Freud n'ait jamais étudié le Talmud est un argument irrecevable aux yeux de ses nombreux admirateurs car la psychanalyse, comme toute idéologie, se moque bien du réel. Freud était-il le fondateur d'une nouvelle religion, ou d'une vulgaire secte qui a réussi ? Etait-il un charlatan (selon le mot fameux de Nabokov), un Juif fidèle, ou au contraire un apostat ? Nous préférons esquiver ici ces questions polémiques pour nous concentrer sur celle, plus essentielle, des rapports véritables entre judaïsme et psychanalyse.

 

freud 2

Le judaïsme est une "religion d'adultes". Cette formule d'Emmanuel Lévinas nous fait entrer de plain-pied dans ce qui sépare la Tradition juive de la psychanalyse. La première, en effet, vise à élever l'homme, c'est-à-dire à l'éduquer et à lui permettre de se surpasser, de surmonter ses défauts et ses faiblesses pour se perfectionner. L'homme, dans le judaïsme, est un être intermédiaire qui tient à la fois de l'animal et de l'ange. Comme le premier, il est soumis à ses instincts. Mais il est toujours capable de leur échapper car, comme le second, il est créé à l'image de D.ieu. La Kabbale compare l'homme à un arbre : "Se dressant  verticalement, l'arbre regarde vers les cieux ; l'homme, 'debout devant D.ieu', 'lève les yeux vers les hauteurs' (Psaumes) *. A cette conception verticale de l'homme s'oppose celle de l'homme couché sur le divan.

 

Quoi de plus étranger au judaïsme que cette idée d'un homme allongé, confiant à un psychanalyste, c'est-à-dire à une sorte de prêtre moderne, ses péchés, ses pensées scabreuses et ses soucis les plus intimes ? Le judaïsme authentique ne connaît point de prêtres, car c'est le peuple tout entier qui est une "nation de prêtres". Il n'est besoin d'aucun intermédiaire pour parler à D.ieu, comme l'a enseigné Rabbi Nahman, car D.ieu se trouve partout, en tout lieu et en tout instant et il est accessible à tous. Religion moderne, la psychanalyse ressemble bien plus à une hérésie chrétienne qu'au judaïsme authentique. A mille lieues de notre religion d'adultes, exigeante et parfois austère (André Neher évoquait le "dur bonheur d'être Juif"), la psychanalyse est une religion infantile, qui rabaisse l'homme, l'enferme dans la prison de son enfance (toujours malheureuse…) et l'empêche de s'élever et d'accéder au statut d'adulte et d'homme à part entière.

 

Cette opposition fondamentale se retrouve dans les conceptions antagonistes de la famille et de la relation parents-enfants du judaïsme et de la psychanalyse. On connaît l'importance capitale attachée par la tradition juive à l'éducation, au point que le judaïsme considère que le père véritable de l'enfant juif est celui qui l'a éduqué, et non celui qui l'a enfanté… L'idée freudienne de l'Oedipe est aux antipodes de tout ce qui fait le cœur même de la pensée juive. L'amour et le respect des parents n'est pas seulement un commandement essentiel (il fait partie des mitsvot dont "l'homme consomme les fruits dans ce monde, tandis que le capital lui est conservé pour le monde futur", comme nous le disons chaque matin dans la prière). Il est aussi la pierre angulaire du judaïsme, en tant que tradition qui nous a été léguée de père en fils et de mère en fille depuis le Sinaï !

 

Le mythe grec d'Oedipe, repris avec le succès que l'on sait par le fondateur de la psychanalyse, n'est pas seulement étranger à l'esprit et à la lettre du judaïsme, mais il est en vérité attentatoire à tout ce que le judaïsme considère comme sacré... On sait quel sort est réservé par la législation biblique au fils rebelle et dévoyé. Mais que dire du fils qui rejette ses parents, les déteste dans le fond de son cœur et leur attribue tous les maux de son existence ! Une telle idée est contraire au judaïsme à un point tel, qu'on peut y voir la marque incontestable de l'absence de toute yiddishkeit, de toute trace de judaïsme, dans l'esprit du fondateur de la psychanalyse.

baruk.jpg

 

Ceci nous amène au point crucial de l'opposition entre judaïsme et psychanalyse, développé dans de nombreux livres – malheureusement pour la plupart épuisés – du professeur Henri Baruk : la conscience morale. Grand Français et Juif authentique, Baruk consacra sa vie à soigner les maladies mentales, en élaborant une veritable thérapie juive inspirée de la Tradition et de la conception juive de l'homme et de son unité fondamentale. Récusant l'idée de "maladie mentale autonome", Baruk développa une conception originale fondée sur l'idée de "conscience morale", rejetant à la fois les courants mécanistes de la psychiatrie et la conception freudienne de la maladie mentale. Dans la citation qui suit, Baruk met en valeur ce qui oppose la psychanalyse au judaïsme ** :

 

" Le malade est trop souvent vu comme un homme qui cache des pensées inavouables. Par ailleurs, la doctrine psychanalytique qui met le point sur la jouissance individuelle, l'hédonisme, est contraire à l'altruisme. Par là même, elle détruit la morale et détermine une attitude d'agressivité de l'individu, ceci non seulement chez les malades, mais chez les psychanalystes eux-mêmes. Le processus du transfert comporte lui-même parfois des conséquences troubles et douteuses. La recherche de la responsabilité de la maladie risque d'aboutir à un développement excessif de la mentalité du " bouc émissaire " et à charger sans cesse la famille, ce qui détermine des conflits, des ruptures, des divorces et la guerre au lieu de la pacification. Enfin, la psychanalyse, si elle se poursuit trop longtemps entretient un relâchement de la volonté et une baise de l'énergie morale, le sujet étant sans cesse replié sur lui-même".

 

Le thème essentiel de l'opposition entre judaïsme et psychanalyse mériterait de longs développements, que nous n'avons fait qu'esquisser dans le cadre de cet article. Ce débat fondamental, trop souvent occulté, mérite certes mieux que les vaines polémiques dont se nourrissent les médias, en France et ailleurs. L'essor de la psychanalyse et le succès immérité qu'elle a rencontré – y compris au sein de notre peuple – est un des symptômes les plus frappants de la crise morale et de la confusion intellectuelle du monde contemporain.

Itshak Lurçat

[Article paru dans VISION D'ISRAEL]

Notes

* Citations tirées du beau livre du rabbin Alexandre Safran, Sagesse de la Kabbale, Stock 1986.

** La psychiatrie française de PINEL à nos jours, P.U.F., Paris, 1967.

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29 juin 2010 2 29 /06 /juin /2010 16:13

A Gabrielle

 

tanktef.jpgDans une précédente note ("Lashon ha-kodesh : l'hébreu entre profane et sacré"), nous avions abordé la question complexe des rapports entre langue sainte et langue profane. Nous voudrions revenir sur cette problématique. Précisons d'emblée que cette question n'est pas propre à l'hébreu, car la polysémie et la coexistence de significations profanes et sacrées se retrouve aussi dans d'autres langues. Si elle prend une acuité particulière dans la langue hébraïque, c'est en raison des circonstances extraordinaires de la renaissance du peuple Juif et de sa langue, sur sa terre.

 

Nous citions l'historien Alain Dieckhoff, qui affirme que "l'acception contemporaine d'un mot ne masque qu'imparfaitement sa signification religieuse" en donnant plusieurs exemples : "Les auteurs sionistes ont donné une certaine aura sacrée à leur démarche en utilisant la polysémie de certains mots comme avoda (travail, mais aussi culte divin), 'halouts (pionnier, mais aussi éclaireur qui guide l'armée israélite), korban (abnégation, mais aussi sacrifice rituel à Dieu), etc. Cette remarque, écrivions-nous, est à la fois juste et simpliste. Car Avoda signifiait déjà travail dans la langue hébraïque biblique ou talmudique (ce sont précisément les travaux du Temple qui sont interdits le shabbat).

Polysémie, langue sainte et langue profane

 

Prenons un autre exemple : Merkava, qui signifie le carosse ou le char de combat. Il apparaît au Livre de L'Exode, quand les enfants d'Israël entonnent leur fameux chant, après la traversée de la Mer Rouge : "Les chars (מרכבות) de Pharaon et son armée, Il les a précipités dans la mer". Merkava désigne aussi le Char divin, dans la célèbre Vision du prophète Ezéchiel. L'expression "Maassé Merkava" (מעשה מרכבה) – littéralement "L'œuvre du Char", que Marc Cohn traduit par téophanie – désigne un des thèmes fondamentaux de la Kabbale, la doctrine ésotérique juive (dont l'étude est réservée aux Juifs versés dans les textes et n'est pas à la portée de tout un chacun, comme voudraient le faire croire certains charlatans).

 

Il était donc naturel que l'hébreu moderne adopte le terme merkava pour désigner le char d'assaut. Le Merkava, on le sait, désigne aujourd'hui un char de fabrication israélienne. Pourrait-on dire, au sujet du tank Merkava, que "son acceptation contemporaine masque imparfaitement sa signification religieuse ?" Cela serait évidemment exagéré et presque incongru. Et pourtant... Si vous lisez le beau livre de Haim Sabato, Lunes d'automne, vous découvrirez des tankistes qui sont aussi des étudiants de yeshiva, versés dans l'étude des textes et pour qui le Maassé-Merkava est une notion familière... L'auteur y évoque la guerre de Kippour à travers l'histoire de deux amis d'enfance, qui ont grandi à Jérusalem et qui sont appelés à rejoindre leur bataillon de chars, pour tenter de stopper l'offensive syrienne sur le Golan.

 

SABATO.jpgLe titre original du livre de Sabato (תאום כוונות) est d'ailleurs un autre exemple de polysémie et de juxtaposition de sens sacré et profane : Tiyoum Kavanot veut dire à la fois "ajustement de la lunette de tir" (du tank) et "concentration des intentions mystiques"... Dans l'esprit de Sabato, il n'y a en effet pas de contradiction entre le monde de la Torah d'Eretz Israël et celui de l'armée – instrument de notre renaissance nationale – au sujet de laquelle on pourrait dire, paraphrasant audacieusement le Rav Abraham Itshak Hacohen Kook, parlant de l'Etat d'Israël (avant même sa création !), qu'elle est "le fondement du siège de la royauté divine dans le monde" (יסוד כיסא מלכות ה' בעולם). C'est sans doute une des raisons de l'affection que portent de nombreux Juifs et non-Juifs aux soldats de Tsahal, comme nos valeureux membres de la Shayetet – les commandos de marine – qui ont repoussé cette semaine l'attaque des islamistes turcs. Que D. bénisse nos soldats !

 

Itshak Lurçat

tanks.jpg
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27 juin 2010 7 27 /06 /juin /2010 19:46

vVEZA-CANETTI.jpgVeza Canetti est née à Vienne en 1897, dans une famille juive. Passionnée de littérature, elle rencontre son futur mari, Elias Canetti (Prix Nobel de littérature 1981) dans une conférence de Karl Kraus. Elle commence à écrire dans les années 1930, publie dans la revue socialiste Arbeiter Zeitung et figure dans une anthologie de la Jeune prose allemande. En 1939, les Canetti s'exilent à Londres, où Veza écrit Les Tortues. Accepté par un éditeur anglais, le livre ne sera toutefois pas publié en raison de la guerre, qui interrompt les débuts littéraires prometteurs de Veza. En 1956, celle-ci détruit tous ses manuscrits dans un geste de désespoir et renonce à l'écriture. Elle meurt à Londres en 1963, sans avoir quasiment rien publié de son vivant. C'est seulement en 1990 que son premier livre, La rue jaune, est publié à Munich (traduit en français en 1991 chez Maren Sell). Depuis cette date, quatre livres de Veza Canetti sont parus en France, chez quatre éditeurs différents.


TORTUES.jpgLes Tortues, paru il y a quelques mois chez Joëlle Losfeld, dans une magnifique traduction de Léa Marcou (à qui on doit déjà la traduction du beau roman de Charles Lewinsky, Melnitz, que nous évoquions dans ces colonnes), raconte la montée du nazisme en Autriche, à travers le regard plein d'ironie d'un couple d'intellectuels juifs. Il s'agit d'un roman à part entière qui doit être lu comme tel, comme l'explique Fritz Arnold dans sa postface. Il cite Elias Canetti, qui parle de sa femme : "Ce qui lui importait, c'étaient les choses réelles, comme elle disait, les gens qu'elle connaissait. Inventer n'était pas son affaire... Mais il s'est produit un phénomène très étrange : tous ces personnages ont l'air inventés..." Un critique superficiel a pu écrire qu'il n'y avait rien de nouveau dans ce livre. Or c'est exactement le contraire : tout y est neuf. On a beau avoir lu des dizaines de livres, essais ou romans, décrivant la même période, on s'aperçoit en lisant Les Tortues que l'on ne savait rien, ou plutôt on a l'impression de découvrir ce qu'était le nazisme. C'est d'autant plus remarquable que ce livre est écrit en 1939, avant la conférence de Wannsee et la Solution finale, et pourtant Veza Canetti décrit l'état d'esprit nazi et le comprend beaucoup mieux que nous, avec soixante ans de recul, ne le comprendrons jamais.

 

Le titre du livre évoque des tortues sur la carapace desquelles les nazis gravaient leur emblême : "Les nouveaux maîtres ne se contentaient pas de suspendre leurs drapeaux, les croix gammées jaillissaient en tous lieux, à vous en donner la nausée". Mais la tortue est aussi une métaphore de l'exilé et du Juif : "Il est lié à cette terre de toutes ses fibres. Il est rivé à ce lieu. Il est comme une tortue. Elle s'agrippe au rocher et s'assimile à lui". Fritz Arnold écrit que ce livre est "une œuvre importante non seulement de par ses qualités littéraires, mais aussi par les circonstances d'où elle est issue. C'est un testament". Ce grand roman nous fait découvrir un écrivain au destin tragique, trop longtemps méconnu en France, et il faut être reconnaissants aux éditions Joëlle Losfeld et à la talentueuse traductrice Lea Marcou de l'avoir mis à la disposition du lecteur francophone.

Itshak Lurçat

 Les tortues, Veza Canetti, Joëlle Losfeld 2009, 255 p.

 

ARTICLE PARU DANS VISION D'ISRAEL, le premier magazine culturel francophone israelien!

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27 juin 2010 7 27 /06 /juin /2010 17:08

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