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18 janvier 2022 2 18 /01 /janvier /2022 13:02
Finkielkraut et BHL, le dialogue devenu impossible des disciples de Levinas Par Elise Karlin

 

En 2000 à Jérusalem, ils ont cofondé avec Benny Lévy un institut destiné à étudier la pensée du philosophe Emmanuel Levinas. Pendant quelques années, Alain Finkielkraut et Bernard-Henri Lévy confronteront leurs idées sans animosité. Une époque révolue.

« Levinas mérite mieux. » 24 octobre 2021. Invité du « Grand Rendez-Vous », l’émission politique diffusée sur Europe 1 et sur CNews, Alain Finkielkraut vient de passer plus de vingt minutes à défendre l’obsession identitaire d’Eric Zemmour. Le philosophe lui a reconnu « le mérite de l’extrême ­sincérité », celui de « désigner le problème », et encore celui de « mettre la question de la France que nous voulons au cœur du débat de l’élection présidentielle ».

Arrive le moment de la pause publicitaire. Tout semble avoir été dit sur le polémiste d’extrême droite qui, à l’époque, n’est pas encore candidat, mais voici qu’Alain Finkielkraut plonge le nez dans ses fiches et se lance dans une longue citation du « Bloc-notes » de Bernard-Henri Lévy, paru dans Le Point du 14 octobre, à propos du même Zemmour : « Je le vois piétiner tout ce qui, dans le legs juif à la France, relève de la morale, de la responsabilité pour autrui ou de cet ancien et beau geste qui dessina, jadis, la lumineuse figure de l’étranger sur la terre et qui devrait nous inspirer dans notre hospitalité face aux migrants. »

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Finkielkraut relève les yeux. « Là, souligne-t-il, Bernard-Henri Lévy se réfère implicitement à la haute pensée d’Emmanuel Levinas. Alors, moi, je vais dire une chose très claire : Levinas mérite mieux. La sagesse de l’amour, ce n’est pas le prêchi-prêcha du pape François. Donc je ne veux pas que le judaïsme enrobe de son prestige la morale de conviction qui n’est qu’un narcissisme, une posture éthique. »

La journaliste Sonia Mabrouk préfère relancer sur la petite querelle que sur la grande philosophie, buzz oblige : « A bon entendeur ! », s’amuse-t-elle. « Non, ce n’est pas contre Bernard-Henri Lévy lui-même, se récrie Alain Fin­kiel­kraut, faussement ennuyé. C’est cette manière de mobiliser le judaïsme là où, à mon avis, il n’a rien à faire. »

Une influence sur toute une génération de philosophes

Il est peu probable que le nom et la pensée d’Emmanuel Levinas soient familiers au grand public. En revanche, celui-ci est ­coutumier des polémiques, puisque c’est désormais dans les médias que s’affrontent les penseurs du XXIe siècle. Dans cette arène qui va de la télé aux réseaux sociaux, l’excès est la clé du succès.

Pourtant, les mêmes qui s’outragent aujourd’hui se sont appréciés hier. Pendant quelques années, Alain Finkielkraut et Bernard-Henri Lévy ont même réussi à dialoguer, portés au-delà de leurs divergences par un même attachement à la pensée du philosophe Emmanuel Levinas. Au sein de l’Institut d’études lévinassiennes (IEL), qu’ils ont contribué à fonder à l’aube du nouveau millénaire, Finkielkraut et BHL ont ainsi participé à une aventure intellectuelle ambitieuse sur la spécificité de la pensée juive.

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Avant que la médiatisation ne prenne le pas sur la réflexion et que le temps ne transforme l’Institut en chapelle pour initiés, de grands intellectuels s’y sont exprimés, se sont accordés parfois, ont divergé souvent, sans jamais transformer le débat en pugilat. Une réussite, donc, d’autant plus paradoxale qu’elle s’est nouée autour d’un esprit peu connu du grand public, qui n’a pas bénéficié de l’aura extatique d’un Jean-Paul Sartre ni de la cour empressée d’un Michel Foucault.

Emmanuel Levinas est l’une des figures majeures de la philosophie du XXe siècle. Né en 1905, juif d’origine lituanienne, il quitte la Russie après la révolution d’Octobre, fuyant l’antisémitisme. Naturalisé français au début des années 1930, il enseigne la philosophie et participe à introduire en France la lecture de Heidegger. Mobilisé en juin 1939, prisonnier quelques mois plus tard, il passe la guerre en déportation dans un stalag et découvre, à son retour, que presque toute sa famille restée en Lituanie a été massacrée par les nazis.

La Shoah conduit ce grand lecteur du Talmud et de la Torah, qui s’est toujours défini comme « un juif pratiquant la philosophie » plutôt que comme « un philosophe juif », à redéfinir la notion d’éthique. Toute sa vie, inspiré par le chaos du siècle, Levinas, professeur à la Sorbonne, directeur de l’École normale israélite orientale de Paris, s’est interrogé sur l’altérité, la responsabilité, sur ­l’hospitalité et sur la phénoménologie de l’amour. Il a influencé une génération de philosophes, parmi lesquels Alain Finkielkraut et Bernard-Henri Lévy.

Des querelles qui divisent toute la communauté juive

L’héritage du maître fait rarement consensus chez les disciples. Emmanuel Levinas n’échappe pas à la règle… Entre Finkielkraut et BHL, la parenthèse enchantée du dialogue est close depuis longtemps – la joute médiatique apporte bien plus de satisfaction narcissique, et Éric Zemmour n’est que la dernière occasion de mettre en scène leur divergence d’interprétation. Aux yeux de Finkielkraut, le candidat ultraconservateur, qui se sert notamment de sa judéité pour ­porter une parole historique ­révisionniste, ne contrevient à aucune des valeurs philosophiques du judaïsme.

S’il avai

Aux yeux de Bernard-Henri Lévy, au contraire, ces valeurs sont intrinsèquement contra­dictoires avec le propos de ­l’ancienne star de CNews, plusieurs fois condamné pour provocation à la haine raciale et religieuse. « Je le dis aux juifs de France tentés de se reconnaître dans le simplisme funeste d’Éric Zemmour, écrit BHL dans Le Point du 14 octobre : cette hubris nationaliste et raciste, cette cruauté, ce renoncement à la générosité juive, à la fragilité juive, à l’humanité et à l’étrangeté juives, (…) tout cela est une offense au nom juif. »

Cette querelle qui oscille entre la philosophie et la politique, si elle est incarnée dans les médias par BHL et Finkielkraut, ne leur est pas propre. Elle divise toute la communauté juive. « Éric Zemmour, résume un article du Monde paru le 25 octobre, agit, en réalité, comme le révélateur d’un clivage qui traverse les Français juifs, entre un sommet – incarné par des institutions qui lui sont hostiles – et une base, où son discours trouve une résonance. »

Depuis 2012, et l’attentat de Mohammed Merah contre l’école juive Ozar-Hatorah de Toulouse, de nombreux Français se sentent en effet menacés par l’islam radical en raison de leur confession juive. S’il avait pu scroller Twitter sur son iPhone, Emmanuel Levinas aurait eu du mal à y déceler la trace de l’humanisme et de la tolérance qui ont irrigué sa pensée.

De Mao à Moïse

Il est loin, le temps où la philosophie faisait dialoguer des esprits dis­cordants. C’était en 1996, quelque temps après la mort de Levinas. À l’époque, un homme inaugure, en Israël, une série de séminaires philosophiques par un cycle sur l’auteur de Totalité et Infini (1981). Cet homme est aussi clivant que Levinas est fédérateur, aussi radical que Levinas est réconciliateur. Cet homme a marqué le gauchisme ­post-68. Il s’appelle Benny Lévy.

Fondateur et maître à penser de la Gauche prolétarienne, un groupe maoïste, il a abandonné la révolution au milieu des années 1970 pour se consacrer, de manière tout aussi radicale, à la philosophie et à l’étude des textes sacrés. L’ancien agitateur de Mai 68, respecte désormais à la lettre les principes les plus stricts du judaïsme. De Mao à Moïse. En 1995, il a quitté la France pour Jérusalem et les lieux saints du judaïsme.

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Décidé à populariser la pensée de Levinas en Israël, où il est peu connu, Benny Lévy fonde d’abord une école doctorale, l’Institut de philosophie et de littérature, sorte d’antenne extra-muros de l’université Paris-VII, où il a enseigné jusqu’à son départ et qui permet à des étudiants francophones israéliens de voir leurs travaux validés par des professeurs français.

L’Institut connaît un beau succès ; les interventions des philosophes français comme Jacques Derrida font salle comble. Mais voici qu’après presque quatre ans d’existence il est fermé par son université de tutelle – règlements de comptes entre anciens gauchistes, murmurent les amis de Benny Lévy. Lequel se trouve d’un coup privé de ressources et d’un lieu pour exercer son métier…

À Jérusalem, un « moment de grâce »

Benny Lévy croit aux forces de l’esprit. En l’occurrence, celui d’Emmanuel Levinas, qui fait le lien entre trois hommes que tout oppose : Benny Lévy, Alain Finkielkraut et Bernard-Henri Lévy. Ils se connaissent depuis longtemps. Benny Lévy, un temps secrétaire de Sartre, a même servi de répétiteur à BHL pour le mettre au niveau en philo lorsqu’il était en hypokhâgne…

Avec Finkielkraut, ils se sont ­violemment opposés à ­l’occasion d’un débat sur la laïcité après l’affaire du foulard islamique du collège de Creil, en 1989. À l’époque, Alain Finkielkraut dénonce « l’effacement de la France républicaine » au profit d’une « France tribale », alors que le Conseil d’État a tranché en faveur des jeunes filles qui refusaient d’ôter leur voile.

Bernard-Henri Lévy et Alain Finkielkraut ne sont pas en reste : au moment où Benny Lévy leur donne rendez-vous dans un café de Saint-Germain-des-Prés, en 2000, les deux intellectuels sont à couteaux tirés autour du « cas » Renaud Camus. Finkielkraut s’est attiré les foudres de BHL après avoir ardemment défendu le théoricien du « grand remplacement », accusé d’antisémitisme pour s’être ­interrogé, dans son Journal, sur le nombre d’intervenants juifs dans une émission, aujourd’hui disparue, de France Culture

Qu’importent leurs divergences : aux côtés de Benny Lévy, c’est un même attachement à la diffusion de la pensée de Levinas qui les ­rassemble. BHL et Finkielkraut, habitués des plateaux télé et des cercles parisiens, vont user de leur entregent et de leurs réseaux pour dénouer la situation et sauver leur camarade de la misère. Enfin, en 2000, le ministère de l’éducation nationale et le Quai d’Orsay donnent leur aval à la création, en Israël, d’un nouveau lieu d’enseignement. Ce sera l’Institut d’études lévinassiennes. Finkielkraut, Benny Lévy et BHL en sont officiellement les cofondateurs.

L’Institut d’études lévinassiennes se lance dans les clameurs et la fureur du début de l’année 2001, alors que la deuxième Intifada secoue le Proche-Orient et que l’antisémitisme progresse partout en Europe. Le 14 février, le premier débat public de l’IEL s’intitule « La mémoire, l’oubli, solitude d’Israël ». « Mon meilleur souvenir de l’époque, assure aujourd’hui BHL. Une salle immense sur les hauteurs de Jérusalem, plus de monde que de places, des gens dehors… “Je veux l’émeute !”, disait Benny, dans un vieux réflexe de révolutionnaire, avec ce rire en cascade qui était le sien. Ce fut un moment de grâce. Nous pensions au-dessus de nous-mêmes ! Et nous avions réussi ce pari : ouvrir un espace de dialogue entre des juifs qui ne se parlaient pas, gauche contre droite, libéraux contre orthodoxes, universalistes contre talmudistes… »

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https://www.lemonde.fr/m-le-mag/article/2022/01/16/finkielkraut-et-bhl-le-dialogue-devenu-impossible-des-disciples-de-levinas_6109670_4500055.html

 

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