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28 novembre 2021 7 28 /11 /novembre /2021 09:32
EN LIBRAIRIE - Pardès N°67 – Où va la démocratie ? Suivi de Le mythe andalou et de Le concept d’Eretz Israël

La démocratie est couramment invoquée dans le débat public mais la plupart du temps en vertu d’arguments contradictoires. C’est sans doute l’effet des discours partisans qui cherchent à déconsidérer l’adversaire dans la polémique pour lui imposer le silence en s’accaparant le modèle même des valeurs. Chacun se dit ainsi plus « démocrate » que l’autre.

Mais c’est aussi la conséquence de ce que la « démocratie » vécue aujourd’hui n’est plus ce qu’elle était il y a 50 ans. Ce qui a changé c’est tout ce qui relève des fondements, des mœurs et qui n’est pas sans répercussion sur le fonctionnement du régime démocratique.

La notion de démocratie est ambivalente : elle est autant un idéal de liberté, infinie, qu’un régime spécifique qui, lui, est fini. Ce à quoi nous assistons aujourd’hui s’inscrit dans cette tension inhérente au concept de démocratie, la tension entre l’idéal et le réel, c’est-à-dire le régime démocratique.


LES AUTEURS :
Shmuel Elikan, Paul Fenton, Jacquot Grunewald, Ephraïm Herrera, Rachel Israël, Pierre Lurçat, Gaëlle Hanna Serero, Shmuel Trigano, Bat Ye’or.

 Téléchargez un extrait Pardès N°67 – Où va la démocratie ? Suivi de Le mythe andalou et de Le concept d’Eretz Israël:

https://www.inpress.fr/livre/pardes-n67-ou-va-la-democratie-suivi-de-le-mythe-andalou-et-de-le-concept-deretz-israel/

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25 août 2021 3 25 /08 /août /2021 09:30
Fondements du postmodernisme : (Re)lire La nouvelle idéologie dominante, de Shmuel Trigano

 

La crise du Covid 19 a exposé au grand jour certains des paradoxes les plus marquants de notre société post-moderne et de ses travers. Citons, par exemple, l'exaltation permanente des droits de l'individu et la dénonciation des "atteintes aux libertés", qui vont de pair avec la fin proclamée du sujet et du libre-arbitre, annoncée depuis les débuts de l'ère post-moderne. Le livre de Shmuel Trigano La nouvelle idéologie dominante - paru en 2012 et récemment traduit en hébreu - permet de comprendre certains de ces paradoxes, en les inscrivant dans le cadre conceptuel du post-modernisme, considéré comme une "idéologie totale" au sens où l'entend le sociologue Karl Mannheim. Il s’agit en effet - en dépit de sa prétention à "déconstruire" toutes les idéologies politiques et les "grands récits" de l'ère moderne - d’une idéologie, qui se décline selon l'auteur à travers quatre grands pôles : "une physique, une métaphysique, une théologie et une épistémologie".

 

La “déconstruction du réel" qui fonde la métaphysique post-moderne consiste à défaire le lien reliant les mots aux choses qu'ils décrivent (1). Ainsi, explique Trigano, "le réel n'est plus qu'un texte',  de sorte que sa lecture ne le référe plus aux choses qu'il est censé représenter, mais à ses mots eux-mêmes… c'est le concept mène d'objectivité qui vacille" (p.  25). Cette déconstruction du réel est lourde de conséquences dans tous les domaines. Elle explique notamment pourquoi le discours médiatique actuel ne se soucie plus guère de décrire les faits réels, mais seulement de créer des événements, comme l'explique Éric Marty au sujet du conflit israélo-arabe (2).

 

Cette évanescence du réel, explique encore l'auteur, fait que "le 'monde' n'existe plus, puisqu'il y a rupture totale entre le signifiant et le signifié. La connaissance du réel - la science - se réduit ainsi au champ littéraire, privilégiant la compréhension en deçà du signifié (intention de l'auteur) et en l'absence de tout référent ou extériorité" (p.  26). Cette description permet de comprendre la confusion actuelle autour de sujets d'apparence triviale, tels que la vaccination ou le port du masque, qui donnent lieu à d'interminables polémiques. Au-delà de l'impuissance grandissante des États démocratiques, c'est en effet la notion même de vérité objective et le "common ground" de toute société viable qui sont remis en cause.

 

Quel est donc le nouveau "grand récit" autour duquel se décline la "théologie post-moderne”? Celui-ci se déploie selon Trigano "à l'intersection de trois cycles de narration : la déconstruction du Sujet, l'écologie profonde (Deep ecology) et l'apologie de l'autre, dont l'islam est l'expression centrale, crédité d'être la victime absolue d'un Occident criminel" (p.  72). Cette description succincte permet d'analyser toutes les variations actuelles de ce grand récit, sur des sujets aussi divers en apparence que le changement climatique (la nature étant devenue un objet politique à l'échelle planétaire), ou l'exaltation des droits des migrants et des étrangers, que l'auteur relié à la fascination pour l'islam des pères fondateurs du post-modernisme, à l'instar de Michel Foucault, un temps séduit par la révolution iranienne de Khomeyni en 1978-1979.

 

La théologie post-moderne, dont le caractère religieux a souvent été relevé par différents observateurs (concernant la "religion des droits de l'homme" ou encore “l’église de la climatologie”, selon l’expression du  biochimiste Luis Gomez) donne également naissance à une eschatologie, qui repose selon Trigano sur l'espoir de voir naître une "humanité unie, (et) sur le rêve d'être partout chez soi", mais également sur celui d'une "humanité sans loi" (p.  75). Ces deux derniers éléments de l'idéologie post-moderne permettent de comprendre pourquoi le post-modernisme est fondamentalement hostile à Israël.

 

 

 

Il l'est à un double titre au moins. Israël, en tant qu'État-nation, est à la fois contraire au rêve d'une humanité unie (d'où le combat idéologique, à l'extérieur et au sein même de l'état juif, pour le transformer en "État de tous ses citoyens”, selon le slogan post-sioniste) et à celui d'une humanité sans loi. Sur ce dernier point, capital, l'auteur montre bien comment certains théoriciens de l'idéologie post-moderne (Antonio Negri, Alain Badiou ou Georgio Agamben) reprennent à leur compte la vieille théologie paulinienne et son hostilité à Israël, "dont ils orchestrent l'étonnant retour théologique et politique" (p. 78). Cet aspect, souvent ignoré ou minoré, est essentiel pour comprendre la continuité historique et idéologique entre l'antisionisme contemporain et le vieil antisémitisme à fondement religieux dans le monde chrétien et postchrétien (3).

 

Quelle base sociale pour l’idéologie post-moderne?

 

La seconde partie du livre est consacrée à l'analyse de la "base sociale" de l'idéologie post-moderne. Dans des pages lumineuses, l'auteur décrit la classe véhiculant celle-ci comme étant "à la fois en position dominante, voire hégémonique, et extérieure à la hiérarchie sociale". De quelle classe s'agit-il? Elle regroupe en fait plusieurs castes, dont les intérêts convergents sont servis par l'idéologie post-moderne : la classe de la finance nomade (4), la classe universitaire et la classe médiatique. Cette dernière est décrite de manière très convaincante comme incarnant les véritables "prêtres" de la nouvelle théologie à portée eschatologique décrite ci-dessus.

 

S'y ajoute la corporation juridique, particulièrement puissante en Israël où la Cour suprême est devenue le premier pouvoir (5). (On pourrait y ajouter encore la caste scientifique, largement enrôlée au service de l'idéologie dominante a travers le scientisme aujourd'hui triomphant (6)). Cette dernière partie du livre, particulièrement éclairante, permet ainsi de saisir l'articulation de nombreux phénomènes sociaux et politiques auxquels nous assistons depuis plusieurs décennies, qui s'inscrivent dans la vaste configuration idéologique et politique dont Shmuel Trigano décrit les ressorts profonds, pas toujours visibles au regard de l'observateur. Dix ans après sa parution, La nouvelle idéologie dominante s'avère être un ouvrage essentiel à la compréhension du monde actuel.

Pierre Lurçat

 

1. Comme l'a bien vu le poète Philippe Jaccottet : “Les joints des mots se rompent, certains sombrent, d’autres s’éloignent”. In : La semaison. Carnets 1954-1979, Gallimard 1984.

2. Je renvoie sur ce point à mon livre Les mythes fondateurs de l'antisionisme contemporain, éditions l’éléphant, Paris-Jérusalem 2021.

3. Notons que c'est un thème récurrent dans l'œuvre de Shmuel Trigano, déjà abordé notamment dans ses livres L’e(xc)lu : entre juifs et chrétiens ou La Nouvelle Question juive.

4. Concept qui rejoint l'opposition faite par David Goodhart entre les “anywhere” et les “somewhere” dans son livre paru en 2017, The Road to somewhere. Cette distinction a été reprise en Israël par Gadi Taub.

5. Je renvoie sur ce point à mon article “Comment la Cour suprême est devenue le premier pouvoir en Israël”, à paraître dans la revue Pardès.

6. Sur ce sujet, voir notamment François Lurçat, De la science à l'ignorance : essai, éditions du Rocher, coll. « Esprits libres », Monaco et Paris, 2003.

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21 avril 2021 3 21 /04 /avril /2021 08:01

 

 

 

Les éditions de L’éclat ont récemment réédité le livre de Shmuel Trigano, L’intention d’amour, sous-titré “Désir et sexualité dans le Livre des Maîtres de l’âme de R. Abraham ben David de Posquières”. Ce dernier est un rabbin et kabbaliste connu sous son acronyme, le “Rabad”. Comme l’explique l’auteur en introduction, le Livre des maîtres de l’âme (Sefer Baalé-Hanefech) est “un des rares textes que la tradition a consacrés spécifiquement à la sexualité”. Le Rabad l’envisage du point de vue de la halakha, la loi juive, mais Trigano s’intéresse de son côté à la philosophie qui en est le soubassement. Il ne s’agit pourtant pas ici de la “sexualité”, au sens où nous l’entendons en Occident. En effet, écrit Trigano, “la notion de “corps” est quasiment absente de tout ce texte sur la sexualité”. Non pas en raison d’un rejet du corps et de ses contraintes, mais au contraire, parce que l’anthropologie juive qui se déploie dans ce texte n’envisage jamais le corps autrement que comme réceptacle de l’âme, la nefech, “qui est au coeur de l’analyse”. 

 

 

Pour comprendre la vision juive de la sexualité, il faut donc au préalable oublier la dichotomie occidentale (chrétienne et post-chrétienne) du corps et de l’âme. Car même le concept d’âme, dans son acception occidentale, est impropre pour traduire la nefech hébraïque. Celle-ci, explique Trigano, citant le théologien protestant Daniel Lys, “concerne l’être humain, qui vit dans l’histoire, et cet être humain fait partie du peuple d’Israël, qui a conscience que son histoire se déroule devant Dieu”. On comprend, à la lecture de cette définition, tout ce qui sépare l’anthropologie juive des conceptions auxquelles nous a habituées la vision occidentale de l’homme. A travers l’étude de “l’intention d’amour”, c’est en effet toute la conception hébraïque de l’homme, créé “Betselem Elohim”, à l’image de Dieu, qui transparaît.

 

C’est précisément cet aspect du Livre des maîtres de l’âme qui lui donne son caractère étonnamment moderne et actuel. Moderne, parce que le judaïsme a reconnu l’importance (voire la prééminence) du désir et du plaisir féminin, bien avant Simone de Beauvoir et le féminisme occidental (lequel est bien pauvre et ambivalent, en comparaison de la vision hébraïque du féminin). Moderne aussi, parce que le judaïsme rejette la notion de “devoir conjugal” (c’est à l’homme qu’incombe le seul devoir qui existe en la matière) et qu’il a reconnu la notion de “viol conjugal” plusieurs siècles avant que celle-ci ne soit sanctionnée par la jurisprudence des tribunaux en France (à la fin des années 1990 seulement !) (1) Mais l’aspect le plus actuel du livre est encore ailleurs : il est dans la définition même du masculin, du féminin et dans celle de l’homme qui en ressort. Ce thème est d’ailleurs celui d’un autre ouvrage collectif récemment publié par Shmuel Trigano, Parent 1 Parent 2? L’enjeu anthropologique.



 

 

 

L’intention d’amour est la réédition d’un texte publié par S. Trigano en 1985 dans la revue Pardès, puis sous forme de livre aux éditions L’éclat, en 2007. Dans son introduction à la présente édition, l’auteur fait l’observation suivante : “C’est souvent après coup qu’on prend la mesure de l’importance d’une recherche dans un cheminement intellectuel… En redécouvrant ce texte passé, je me suis rendu compte que j’entamais le début d’une réflexion qui devait me conduire à concevoir la problématique de la “part gardée”, source génératrice d’autres ouvrages depuis, Philosophie de la Loi, l’origine de la politique dans la Tora, en 1991, La séparation d’amour, une éthique d’alliance en 1996”.

 

Quelle est donc cette “part gardée” dans le domaine de la sexualité? Elle est, explique Trigano, l’auto-limitation de l’homme, “qui ouvre le champ à l’apparition de la partenaire et rend donc possible l’intention (qui donne son titre au livre, L’intention d’amour P.L) et le consentement”. Il faut donc, poursuit-il, “qu’il y ait un reste inconsommé, laissé intact, potentiel, qui sauve l’intention et préserve son authenticité”. Ce “reste” désigne “la part de vide et d’inaccompli qui subsiste dans la relation”.

 

 

S. Trigano rapproche ce concept du “reste” dans la relation d’amour des “notions classiques définissant Israël comme la part de Dieu”, et des concepts de prémices, de la ‘Hala, “de la dîme sur les récoltes, c’est-à-dire ce qui n’est pas consommé dans la jouissance du monde”. On touche ici à une catégorie originale de la pensée hébraïque qui permet de comprendre la sexualité non pas, comme le fait l’Occident moderne et post-moderne, comme une dimension à part - érigée aujourd’hui en fondement d’une “identité sexuelle”, notion totalement impensable dans la tradition d’Israël -, mais comme un élément indissociable de la personne humaine, des relations homme-femme et de l’établissement de la famille. C’est précisément parce que la pensée hébraïque refuse l’autonomie de la sexualité - pour ne l’envisager que dans sa conception anthropologique globale - qu’elle permet de répondre aux dérives actuelles du “genre” et à la dilution des notions fondatrices du masculin et du féminin. Ici, comme ailleurs, la pensée hébraïque ouvre un horizon salvateur à un Occident en perdition.

Pierre Lurçat

1. Voir à ce sujet https://www.franceculture.fr/droit-justice/devoir-conjugal-contre-viol-conjugal-histoire-dune-reconnaissance-laborieuse

 

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