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19 juin 2022 7 19 /06 /juin /2022 08:05
Photo by Dan Porges/Getty Images.

Photo by Dan Porges/Getty Images.

 

L’écrivain israélien A.B. Yehoshua est décédé alors que s’ouvrait en Israël la “semaine du livre”, la manifestation littéraire qui est aussi une grande “fête du livre”, qui vient clore le cycle des fêtes du printemps israélien. Il est aussi mort avant le shabbat où nous lisons la parachat Chela-Lekha, qui relate la faute des explorateurs. A certains égards, Yehoshua faisait partie, avec ses collègues Amos Oz et David Grossman, des « modernes explorateurs » que sont ces intellectuels israéliens qui n’ont eu cesse, depuis cinquante-cinq ans, de mettre en garde leur pays et ses dirigeants contre les dangers d’une « corruption morale » et de multiples catastrophes dont l’unique cause serait, selon eux, « l’occupation des territoires ».

 

 

Disons d’emblée qu’A. B. Yehoshua fut le seul des trois (à ce jour) à accepter de remettre en cause la rhétorique apocalyptique et moralisante de « La Paix Maintenant », dont ils étaient devenus tous trois, à des degrés différents, les porte-parole patentés. En acceptant de se remettre en question pour rejeter la logique des « deux États » et de la création d’un « État palestinien » en Judée-Samarie, Yehoshua a fait preuve à la fois d’une tardive lucidité et d’une forme de courage, inhabituelle dans les sphères de la gauche israélienne. Il était en effet bien plus facile de répéter comme un mantra les slogans éculés de La Paix Maintenant et de gagner ainsi la sympathie des médias – en Israël comme à l’étranger – et le statut confortable et lucratif d’écrivains du « camp de la paix ».

 

« Camp de la paix » ? L’expression ferait sourire, si elle ne rappelait de sinistres souvenirs. Elle remonte – rappel historique pour les nouvelles générations nées après l’effondrement du Mur de Berlin – à l’Union soviétique et à ses satellites. Le « Mouvement de la paix » était dans l’après-guerre (pendant la guerre froide dont on a oublié aujourd’hui la signification) la courroie de transmission du PCUS et du communisme stalinien au sein des pays occidentaux et de leur intelligentsia, qui était déjà à l’époque le ‘ventre mou’ de l’Occident. L’expression est donc un héritage empoisonné du communisme stalinien et elle est tout aussi mensongère à l’égard d’Israël aujourd’hui, qu’elle l’était concernant l’Occident alors.

 

2.

 

Le livre que vient de publier Nili Oz (1), veuve de l’écrivain Amos Oz, sur son mari, intitulé Amos sheli, est d’une lecture agréable et instructive à la fois. On y découvre un jeune homme sensible et sûr de lui, qui a connu le succès dès son premier livre et a apostrophé publiquement tous les dirigeants israéliens, depuis David Ben Gourion jusqu'à Benyamin Netanyahou. Oz – né Klausner – est issu d’une famille bien connue de l'aristocratie sioniste de droite (son oncle était l'historien Yossef Klausner). Son départ au kibboutz Houlda, après le décès tragique de sa mère, fut l’occasion pour lui de “réévaluer” toutes les valeurs dans lesquelles il avait élevé.


En rejetant le monde intellectuel de la famille Klausner, il ne s’éloigna pas seulement de son père (dont il avait rejeté jusqu’au nom de famille). Il fit surtout cause commune avec ses professeurs de l’université hébraïque, Hugo Shmuel Bergman, fondateur avec Martin Buber de « l’Alliance pour la paix », qui prônait « une fraternité sentimentale entre Juifs et Arabes et le renoncement au rêve d’un Etat hébreu afin que les Arabes nous permettent de vivre ici, à leur botte… » (2), rêve utopique que ses parents considéraient comme totalement coupé du réel et défaitiste.

 

Dans son livre, Nili Oz qui fut la fidèle compagne d’Amos pendant soixante ans, se flatte que son mari ait été le premier à dénoncer “l’occupation” des territoires libérés en 1967, « avant Yeshayahou Leibowitz ». Effectivement, avec la ‘houtspa qui le caractérisait, le jeune Amos – âgé de moins de 30 ans – publia dans le quotidien Davar une tribune adressée au ministre de la Défense Moshé Dayan, pleine de verve et de fiel, affirmant que « nous n’avons pas libéré Hébron et Ramallah… nous les avons conquis ». Et il poursuivait : « l’occupation corrompt » (expression devenue un slogan de la gauche israélienne après 1967), « même l’occupation éclairée et humaine est une occupation ».

 

 

3.

 

Ad repetita… Aujourd’hui comme jadis, lors des débuts de notre histoire nationale et de la première conquête d’Eretz-Israël au temps de Josué (livre de la Bible qu’une ministre de la Culture prétendit bannir à l’époque des accords d’Oslo), une poignée de membres de l’élite de notre peuple se sont érigés en donneurs de leçons, en « nouveaux égarés du désert », comme l’écrivait le regretté André Neher en 1969. Avoir donné au terme biblique de « Kibboush » une connotation péjorative n’est pas le moindre péché de ces modernes explorateurs, qui ont instillé la peu dans l’esprit des Israéliens et les ont fait douter de la justesse de notre présence sur cette terre.

 

Ironie de l’histoire : l’Israël d’avant 1967 était lui aussi le fruit d’une (re)conquête et d’une victoire militaire – celle de 1948 – et la plupart des kibboutzim de l’extrême-gauche, de l’Hashomer Hatzair et du Mapam, étaient bâtis sur les ruines de villages arabes, comme Amos Oz le rappelle sans sourciller, en évoquant le kibboutz Houlda de sa jeunesse. Les pionniers de Judée-Samarie après 1967, eux, n’ont détruit aucun village arabe pour construire leurs maisons. Si « l’occupation corrompt », alors pourquoi s’arrêter à celle de 1967 et ne pas remonter jusqu’à 1948 ?

 

Les plus conséquents parmi les chantres du pacifisme israélien, comme Martin Buber, ont poussé leur funeste logique jusqu’à l’absurde, en affirmant que l’idée même d’un État national juif en Eretz-Israël était immorale. En réalité, comme le rappelait Jabotinsky il y a cent ans, en répondant aux pacifistes de son temps, « La paix avec les Arabes est certes nécessaire, et il est vain de mener une campagne de propagande à cet effet parmi les Juifs. Nous aspirons tous, sans aucune exception, à la paix ». Toutefois, comme il l’écrivait dans son fameux article « Le mur de fer », la question d’un règlement pacifique du conflit dépend exclusivement de l’attitude arabe. Propos qui demeurent d’une brûlante actualité jusqu’à ce jour.

 

 

P. Lurçat

 

1. Nili Oz, Amos Sheli, Keter 2022.

2.  Amos Oz, Une histoire d’amour et de ténèbres, traduction de Sylvie Cohen, Gallimard 2004, p. 21.

 

Le quatrième volume de la Bibliothèque sioniste, consacré aux textes de Jabotinsky sur la question arabe en Israël et intitulé Le mur de fer. Les Arabes et nous, paraîtra dans les prochaines semaines.

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17 juin 2022 5 17 /06 /juin /2022 14:35
Avraham B. Yehoshua, un écrivain à la voix singulière

L’écrivain israélien Avraham B. Yehoshua est mort à Tel-Aviv, en Israël, mardi 14 juin. Il avait 85 ans. Tous ceux qui ont approché l’homme en conserveront l’image d’un être généreux, optimiste, curieux de tout, observateur et voyageur passionné. A rebours de bien des écrivains de son pays, parfois campés dans une posture de précepteur ou d’avertisseur d’incendie, et bien qu’engagé corps et âme dans le camp de la paix avec son ami de toujours, le romancier Amos Oz (1939-2018), il savait rire, sourire et même apparaître dans ses récits sur un mode ironique, comme le ventripotent réalisateur de Rétrospective (Grasset, 2012), qui lui a valu le prix Médicis étranger la même année.

Lire aussi  Avraham B. Yehoshua, vieil homme ému

Pour A. B. Yehoshua d’ailleurs, l’implication dans la politique allait de soi puisqu’il persistait à prendre la littérature comme un champ d’expérience éthique, ce qu’il développe dans un essai, Comment construire un code moral sur un vieux sac de supermarché (L’Eclat, 2004). Voir les jeunes auteurs israéliens déserter la parole publique ne l’en agaçait que plus. Ses fictions à lui bruissent des événements qui ont entouré sinon conditionné l’écriture, que ce soit la guerre du Kippour (1973) pour L’Amant (Calmann-Lévy, 1977), son premier roman, publié à l’âge de 40 ans, les attentats et leurs victimes au bas de l’échelle avec Le Responsable des ressources humaines (Calmann-Lévy, 2005), ou les ravages de la colonisation, dans l’un de ses derniers ouvrages, Le Tunnel (Grasset, 2019).

Lire aussi : Article réservé à nos abonnés Avec « Le Tunnel », Avraham B. Yehoshua invite à la réconciliation

Pour autant, l’art de Yehoshua dépasse les limites du roman à thèse. Il a excellé à bâtir des intrigues aux ressorts complexes ou de vastes fresques historiques ou sociales qui ont incité certains critiques à voir en lui une sorte de « Balzac israélien ». Tel est le cas de Monsieur Mani (Calmann-Lévy, 1994), son œuvre la plus accomplie, à ses propres yeux.

Cette comparaison balzacienne a au moins l’avantage de rappeler l’attachement à l’Europe et à la France d’un auteur qui maîtrise parfaitement notre langue et a passé plusieurs années (de 1963 à 1967) à Paris en tant que shalia’h (délégué israélien) à l’Union mondiale des étudiants juifs. Il s’y rend aussi à l’instigation de sa femme, la psychanalyste Rivka Yehoshua (« Ika »), mère de leurs trois enfants, qui a partagé son existence en compagne et en « amie » disait-il, de 1960 jusqu’à la mort de celle-ci, en 2016.

A l’instar de son contemporain l’historien Zeev Sternhell (1935-2020), Yehoshua a cherché son inspiration plutôt en Europe et en France qu’outre-Atlantique. Le Vieux Continent attire alors les futurs écrivains israéliens qui, comme lui, composent la « génération de l’Etat ». Formée dans les années 1950, celle-ci entend rompre avec le style idéologique, l’« homme nouveau » sioniste et le symbolisme teinté de surréalisme propre aux aînés de la « génération de 1948 » (date de l’indépendance d’Israël).

A. B. Yehoshua (« B. » pour « Bouli » ou Bully, « le taurillon », surnom que ses parents lui ont donné et dont ses connaissances ont usé avec un sourire complice) laisse quatre recueils de nouvelles – genre qu’il estimait indispensable de maîtriser avant de passer à des œuvres plus denses – et douze romans, souvent adaptés au cinéma, à l’image de la nouvelle Trois jours et un enfant, par le réalisateur israélien Uri Zohar (1935-2022), dès 1967.

Une quête d’authenticité

Même s’il a évité de puiser dans sa propre biographie la source de son travail romanesque, la voix singulière que l’œuvre d’A. B. Yehoshua fait entendre dans la littérature hébraïque moderne doit beaucoup à l’histoire de sa famille. Par son père, arabisant et traducteur au Secrétariat général du mandat britannique en Palestine, il revendique fièrement son appartenance à la « cinquième génération » présente sur le sol d’Israël.

Ses ancêtres partis de Salonique au milieu du XIXe siècle pour s’installer à Jérusalem relèvent du « vieux yichouv » (les juifs arrivés avant les premières vagues d’immigration sioniste). Sa mère était originaire du Maroc et, par son ascendance, Yehoshua incarne la culture des Séfarades (juifs orientaux de souche espagnole) dans un espace littéraire majoritairement dominé par l’establishment ashkénaze aux racines européennes.

Comme tous les jeunes Israéliens, A. B. Yehoshua sert dans l’armée, dans la prestigieuse unité des parachutistes, et participe dans le Sinaï aux combats de la guerre de Suez (1956). Si son œuvre de romancier et d’essayiste et son enseignement d’universitaire se veulent une quête d’authenticité, rappelle Benny Ziffer, qui dirigea longtemps les pages du quotidien Haaretz, rien ne lui fait plus horreur que l’enfermement identitaire, catégorie dans laquelle ce laïque résolu faisait entrer le « fondamentalisme religieux ». La fusion croissante du nationalisme et du messianisme inquiétait ce membre du Parti travailliste puis de Meretz (gauche libérale). Telle est l’une des raisons pour lesquelles il a fini par déménager de Jérusalem à Haïfa, dans le nord d’Israël, y appréciant non seulement le climat moins oppressant de la Galilée, mais aussi le multiculturalisme et la cohabitation qui y règnent entre Juifs et Arabes.

 

Après avoir prôné, des décennies durant, la solution à deux Etats, il a spectaculairement changé d’avis en 2018, estimant la séparation désormais impossible et appelant à imaginer des issues susceptibles pour en finir avec ce qu’il n’hésitait pas à qualifier de situation d’« apartheid ». Dans son ultime tribune livrée au journal Haaretz, il morigène non sans humour la panique morale éprouvée par nombre de ses compatriotes à l’idée d’une dissolution du caractère juif du pays dans un Etat binational. Les juifs n’ont-ils pas su conserver leur civilisation dans des contextes historiques bien moins favorables que ne l’est le voisinage des Palestiniens ?

Cet hommage tardif à l’exil n’a pas empêché l’auteur de Pour une normalité juive (Liana Levi, 1998) d’adhérer à une forme radicale de sionisme. Il a jugé que l’existence du judaïsme en diaspora était vouée soit à demeurer une demi-vie, soit à disparaître. « Israélien, c’est le nom original du peuple juif, aimait-il à répéter. C’est le juif total. » Pour lui, les phénomènes de rejudaïsation d’Israël, surtout religieux, mais aussi l’exode des jeunes Israéliens récupérant des passeports européens afin d’habiter Berlin ou Londres, constituent autant de régressions, un refus d’assumer le statut authentiquement moderne d’une citoyenneté nationale fondée, notamment, sur le territoire, la langue hébraïque et la justice. Un message en peine certes, à l’heure des identités « postmodernes » et « postsionistes », mais que l’œuvre de ce grand écrivain continue de porter sans lui.

 (lemonde.fr)

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16 juin 2022 4 16 /06 /juin /2022 11:11

 

Nous ne vivons plus dans le monde des choses, mais dans celui de l’information. Ce constat qui peut sembler banal s’avère lourd de conséquences pour notre manière d’habiter le monde et de le penser. En effet, “l’ordre terrien est aujourd’hui remplacé par l’ordre numérique” et celui-ci “déréalise le monde en l’informatisant”. C’est le point de départ de l’analyse du philosophe Byung-Chul Han, dans un petit livre incisif intitulé La fin des choses et sous-titré “Bouleversements du monde de la vie”. 

 

 

L’auteur, né en Corée du Sud vivant depuis plusieurs décennies en Allemagne, enseigne à l’université des arts de Berlin. Il a déjà publié une quinzaine d’ouvrages, dont la plupart sont traduits en français, parmi lesquels on peut citer Psychopolitique. Le néolibéralisme et les nouvelles techniques du pouvoir (Circé 2016) ou La société de transparence (PUF 2017). Le titre original de son livre est Undinge : Umbrüche der Lebenswelt, qui signifie littéralement “Les non-choses. Bouleversements du monde de la vie”. 

 

Le concept de “non-chose” (undinge) est emprunté au théoricien des médias Vilem Flusser, auteur d’un livre intitulé Choses et non-choses : esquisses phénoménologiques. Comme Flusser, Byung-Chul Han a été marqué par la phénoménologie et par l’œuvre de Heidegger, dont il utilise plusieurs concepts-clés.

 

La thèse centrale de son livre peut sembler paradoxale : nous pensons en effet vivre dans un monde marqué par la surabondance, entouré d’objets de plus en plus nombreux et de plus en plus périssables. Pourtant, les choses elles-mêmes sont aujourd’hui remplacées par ces “non-choses” que constituent les informations. Nous sommes ainsi submergés d’informations, qui n’ont pas seulement pour effet d’orienter notre vision du monde, mais de manière plus radicale, de nous empêcher de percevoir le monde réel et d’y accéder. “La masse d’informations qui recouvre la réalité… empêche les expériences de la présence”.

 

Ce changement profond n’affecte donc pas seulement la matérialité de nos existences ou notre manière d’appréhender le monde: il concerne en fait notre présence même au monde, ce fameux “Dasein”, selon la terminologie de Heidegger. “Nous nous trouvons aujourd’hui au seuil de l’ère des choses et de l’ère des non-choses… Nous n’habitons plus le ciel et la terre, nous habitons Google Earth et le Cloud”. Pour s’en convaincre, il suffit de penser à la manière dont nous nous orientons désormais dans l’espace quotidien. 

 

Aujourd’hui, le GPS nous permet de nous déplacer d’un point A à un point B, en abolissant toute dimension sensible de l’espace, réduit à un espace mathématique. L’outil technologique nous impose sa “vision du monde”, celle d’un ensemble de points et de lignes dépourvus de toute qualité sensorielle. L’espace mathématique n’est plus seulement l’abstraction employée par les scientifiques pour décrire notre monde quotidien, il s’est superposé à ce dernier et l’a, dans une large mesure, supplanté et remplacé.

 

Cette transformation radicale du “monde de la vie” est en passe de bouleverser la condition humaine. Dans les pages les plus personnelles de son livre, Byung-Chul Han abandonne le regard du philosophe pour adopter celui de l’homme amoureux des choses. Prenant l’exempe du juke-box et du livre papier, deux objets dont on avait annoncé le caractère obsolète, l’auteur se livre ainsi à un éloge de ces choses qui rendent notre monde habitable et qui l’enchantent. Citant L’essai sur le juke-box de Peter Handke, il affirme ainsi que “les choses donnent à voir le monde”. “En même temps que des choses, nous perdons aussi des lieux”.

 

La numérisation du monde actuel abolit tout vis-à-vis, comme nous l’avons tous expérimenté, seuls face à nos écrans muets et aveugles. Au terme de cette réflexion philosophique d’une actualité brûlante, Byung-Chul Han réclame une révision de fond en comble de notre “rapport à la terre”, qui irait bien au-delà de la seule exigence de durabilité tellement rebattue aujourd’hui, car explique-t-il, “l’écologie doit être précédée d’une nouvelle ontologie de la matière”. Il ne s’agit pas pour lui de “sauver le monde” ou la planète, mais plus prosaïquement - et sans doute plus fondamentalement aussi - de sauver les choses pour préserver leur âme et la nôtre. Un essai revigorant.

 

Pierre Lurçat

 

Byung-Chul Han, La fin des choses. Bouleversements du monde de la vie. Actes Sud 2022.

 

“La fin des choses” de Byung-Chul Han ; un essai très actuel
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12 juin 2022 7 12 /06 /juin /2022 10:38

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DÉJÀ PARUS

JABOTINSKY, La rédemption sociale. Eléments de philosophie sociale de la Bible hébraïque.

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JABOTINSKY, Questions autour de la tradition juive

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6 juin 2022 1 06 /06 /juin /2022 08:10
“Proust du côté juif” d’Antoine Compagnon, Pierre Lurçat

 

Dans l’abondante moisson de livres parus à l’occasion du centenaire du décès de Marcel Proust, celui d’Antoine Compagnon apporte un regard original, que son titre laisse mal deviner. Contrairement aux apparences, il ne s’agit pas en effet d’aborder la judéité de Proust - thème débattu et rebattu depuis un siècle - que la réception de l’œuvre de Proust dans les milieux juifs français de son époque, et en particulier au sein du milieu des jeunes Juifs “sionistes”.

 

Professeur émérite au Collège de France, l'auteur avait déjà publié en 1989 un “Proust entre deux siècles”. Ce dernier livre est le fruit d’une enquête menée pendant la pandémie de Coronavirus, sous forme de feuilleton publié sur son blog. Le résultat de ses studieuses périodes de confinement est un album richement illustré, issu du travail et des interactions de l’auteur avec ses premiers lecteurs.

 

*

Ce qui m’importait”, explique-t-il, c’était de réfuter l’idée de plus en plus reçue qui voit de l’antisémitisme ou de la judéophobie dans la représentation des Juifs par Proust” (idée défendue notamment par le romancier Alessandro Piperno dans son Proust antijuif). Le livre traite donc essentiellement de la manière dont Proust a été lu par ses contemporains juifs, tels André Spire - qui fut le premier à aborder la judéité de Proust - Benjamin Crémieux ou Elie-Georges Cattaui.

 

L’idée d’un Proust antisémite ne résiste pas à l’examen des faits. Dans son chapitre consacré aux lecteurs de Proust de la “fin de l’après-guerre”, l’auteur mentionne ainsi les articles de Siegfried van Praag, qualifiant Proust de “témoin du judaïsme déjudaïsé”. C’est sur le fondement d’une telle qualification que certains ont pu décrire Proust comme un Juif totalement assimilé, voire comme un Juif antijuif. Antoine Compagnon affirme notamment qu’Hannah Arendt aurait emprunté cette idée à van Praag. En réalité, Arendt ne fait pas de Proust le modèle de l’assimilation, mais se sert au contraire de La Recherche pour critiquer le modèle de l’assimilation, à l’instar des jeunes lecteurs sionistes de Proust.

 

Proust sioniste?

 

A l'inverse, l'idée d’un “Proust sioniste” semble tout autant tirée par les cheveux. “Quand je dis “Proust sioniste”, explicite l’auteur, “j’entends non pas, bien entendu, que l’homme fut sioniste, mais que [des] jeunes sionistes s’emparèrent de son oeuvre pour faire avancer leur cause…” Quant aux innombrables théories autour des liens entre l’écriture proustienne et le Talmud ou la Kabbale, Antoine Compagnon rappelle que cette thématique a été inventée par Denis Saurat, qui écrivait dans La Revue juive en 1925 : “Le style proustien est le style du rabbin commentant les Ecritures”. Notons que cette affirmation n’avait, sous la plume de son auteur, rien de péjoratif.



 

Cette théorie fera florès, et nombreux sont ceux qui développeront la comparaison… y compris Louis-Ferdinand Céline, expliquant pour sa part que “Le Talmud est à peu près bâti comme les romans de Proust, tortueux, arabescoïde, mosaïque désordonnée” (entre autres amabilités du même acabit). On comprend bien, à la lecture de ce jugement péremptoire, que ce n’est pas seulement de Proust que parle ici l’auteur de Bagatelles pour un massacre, mais aussi des Juifs et de sa propre aversion pour ceux-ci. (Il est révélateur que l’actualité littéraire en France, un siècle après la mort de Proust, tourne encore autour de la judéité de ce dernier et des éructations antijuives de Céline). 

 

Sans prendre parti dans la querelle d’érudits entre Antoine Compagnon et Patrick Mimouni, pour savoir si l’auteur de la Recherche avait ou non lu le Zohar, je me permettrais ici une seule remarque. On ne “lit” pas le Zohar comme on lit un roman ou même un essai, de même qu’on peut difficilement “lire” le Talmud. On peut les étudier, de préférence dans l’original (même si d’excellentes traductions existent aujourd’hui pour le Talmud, grâce au rabbin Adin Steinsaltz). La question de savoir si Proust aurait "lu" le Zohar est donc tout à fait secondaire, par rapport à celle de savoir s'il aurait pu l'étudier, ce qui serait évidemment un scoop!

P. Lurçat

 

Antoine Compagnon, Proust du côté juif, Gallimard 2022.

 

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2 juin 2022 4 02 /06 /juin /2022 08:40
Crises langagières, Discours et dérives des idéologies contemporaines

Les crises idéologiques se manifestent par l’émergence de nouveaux langages, qui permettent de rallier des disciples. Les concepts sont souvent des mots d’ordre (inclusivisme, décolonisation, intersectionnalité) qui servent à condamner ceux qui les questionnent. L’écriture dite « inclusive », par exemple, illustre comment une revendication sociale annule un savoir (en l’occurrence linguistique) et légitime une forme d’intimidation morale.

Dans l’université ou les médias, la sommation idéologique prend désormais un ton comminatoire. La langue devient le lieu d’un discours doctrinal qui est simultanément un moyen d’exclure les adversaires et de propager les connivences militantes: qui n’adhère pas au nouveau dogme est  passible de « cancellation ».

L’urgence de rationalité a mobilisé des linguistes pour fournir des analyses à ces distorsions et dérives, où se mêlent rhétorique et idéologie.

 

Avec les contributions de :

Sonia Branca-Rosoff, Jean Giot, Yana Grinshpun, Danièle Manesse, John  McWhorter, François Rastier, Georges-Elia Sarfati, Jean Szlamowicz, Chantal  Wionet.

Crises langagières-Yana Grinshpun-Editions Hermann (editions-hermann.fr)

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29 mai 2022 7 29 /05 /mai /2022 09:29
Victor Soskice: héros inconnu - De l'espionnage aux camps de la mort
Pierre Lurçat, dans Victor Soskice, Qui sauve un homme sauve l’humanité, enquête sur la figure méconnue d’un héros juif de la résistance fusillé par les Nazis.

Si l’on devait résumer la vie de Victor Soskice à quelques dates, elle serait déjà impressionnante et résumerait à elle seule les tribulations de la première partie du vingtième siècle. Il est né à New York en 1923 mais il a grandi en France. Élève à l’École alsacienne, il est reparti aux États-Unis en 1940 et s’est engagé dans les rangs de l’US Army. Parachuté en France, il a été décoré de la Silver Star, de la Purple Heart avant d’être exécuté par les Allemands au camp de concentration de Flossenbürg en 1945.

Tout commence à Berditchev

Pierre Lurçat dans Victor Soskice, Qui sauve un homme sauve l’humanité, a voulu enquêter sur cet inconnu, dont la vie a croisé celle de sa propre famille. Cette figure lumineuse l’a accompagné, comme un symbole, une absence, un maillon dans une chaîne qui commence à la révolution russe et qui se termine dans le musée des combattants du ghetto, au kibboutz Lohamei Ha Guettaot en Galilée.

Tout débute avec le grand-père. David Soskice est né en 1866 à Berditchev, en Ukraine, un des berceaux de l’intelligentsia juive du XVIIIème siècle. C’est une ville dont les quatre cinquièmes des habitants étaient juifs, au point qu’on la surnommait « la Jérusalem de Volhynie ». Berditchev est ainsi la patrie de Levi-Yitzhak, un rabbin légendaire puis, un siècle plus tard, de Vassili Grossman, l’auteur de Vie et Destin, le Guerre et paix du XXème siècle.

A lire aussi : Combattre le terrorisme ou se forger l’esprit de résistance

David Soskice a d’abord été un « étudiant juif aux idées radicales, épris de changement », qui voulait écrire l’histoire de son vivant. Deux événements l’ont marqué : la pendaison de trois étudiants accusés d’avoir distribué de la littérature socialiste en 1880 et le pogrom de Kiev en 1881. Il émigre, passe par la France, s’installe en Angleterre et revient en Russie comme journaliste pour le Manchester Guardian.

Le Paris de Matisse

Activiste politique, ce grand-père a été emprisonné en Russie pour activités révolutionnaires. Cette épreuve initiatique lui a mis le pied à l’étrier pour devenir, juste avant la révolution de 1917, secrétaire d’Alexandre Kerensky, dirigeant du gouvernement provisoire russe. Dès la Révolution bolchevique victorieuse, il pressent l’évolution totalitaire de la Russie et repart en Grande-Bretagne.

Dans la famille, il y a aussi l’oncle : Franck, né en 1902, lui aussi au Royaume-Uni, a rédigé le texte abolissant la peine de mort dans son pays. Son frère aîné, Victor, né en 1895, parti aux Etats-Unis, est le père du héros de Pierre Lurçat. Après le divorce de ses parents, l’enfant suit sa mère Rossane en France qui se remarie à Paris. Le beau père de Victor junior est une célébrité de l’époque : il s’agit de Jean Lurçat. Peintre, sculpteur, céramiste, maître de la tapisserie, Jean Lurçat est aussi l’ami de Matisse, Picasso, Braque, Derain et Dufy. Les œuvres monumentales de ce membre de l’Académie des Beaux-Arts sont alors exposées dans les musées du monde entier. 

Au service secret des Etats Unis

Lorsque la guerre est déclarée, les époux Lurçat envoient l’adolescent finir ses études à New York, où vit son père. Il passe le bac au lycée français en 1941, tombe amoureux d’une certaine Ginette Raimbault et s’engage dans l’OSS, les services secrets américains ancêtres de la CIA.

Après un sérieux entraînement (mitraillette, parachutisme, transmission, explosifs), Victor Soskice est parachuté en France. Il mène à bien une mission de sabotage, mais sur la route du retour, est arrêté avec trois de ses complices. Il est torturé, emprisonné dans un camp de concentration et exécuté.

A lire aussi : Quand j’entends le mot nazisme, je sors ma culture

Grâce à l’enquête de Pierre Lurçat, petit-neveu de Jean Lurçat, le lecteur découvre aussi que le premier amour de Victor est devenue psychiatre, psychanalyste, élève de Lacan et autrice d’ouvrages qui font autorité sur le deuil et l’enfance, et que les héros d’hier avaient une âme emplie de culture classique. Soskice aimait ainsi citer Musset avant de partir en mission : « Celui qui n’a jamais souffert ne se connaît pas ».

A l’issue de la lecture de ce livre, on ne peut que  sentir le poids de l’Histoire et de la mémoire. Souhaitons que le souvenir de ce jeune mort idéaliste éclaire encore de nombreux chemins de vie…

Pierre Lurçat, Victor Soskice, Qui sauve un homme sauve l’humanité, Éditions de l’Éléphant

Victor Soskice: héros inconnu - Causeur

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27 mai 2022 5 27 /05 /mai /2022 15:49
NOTRE ÂME NE PEUT PAS MOURIR, Taras Chevtchenko

En solidarité avec le peuple ukrainien, Seghers republie la poésie de Taras Chevtchenko.
Tous les bénéfices de cette édition seront reversés à l'association Aide Médicale et Caritative France-Ukraine (AMCFU), qui agit en faveur des réfugiés.

"Quelle que soit l’opinion que l’on professe sur l’importance, pour la connaissance de l’œuvre d’un poète, des événements de sa vie, force est d’admettre que pour Chevtchenko l’évocation de ces événements est indispensable. C’est que chez lui l’activité artistique et l’action sont indissociables. Peintre ou écrivain, Chevtchenko vécut pour l’indépendance de l’Ukraine démocratique, et, pour cette cause, il ne cessa d’agir en révolutionnaire conséquent, participa à des organisations et des mouvements patriotiques. Il connut la prison, l’exil, la surveillance policière et l’interdiction de prendre et d’écrire.
Sa courte vie (1814-1861) fut bien remplie. On ne peut qu’être étonné par l’abondance de ses œuvres : ses très nombreux poèmes, dont certains sont fort longs (des milliers de vers), deux drames historiques, une vingtaine de romans, et ses dessins et ses tableaux, malgré le temps consacré à l’action et les années de prison et de forteresse.
L’Ukraine est présente partout dans les poèmes de Chevtchenko, comme eue, l’était dans ses pensées. Présence physique de son territoire, de la plaine, du Dniepr qui avec ses îles, ses récifs, le vent sur ses eaux, est comme une personnification de l’Ukraine vivante ; présence de ses traditions populaires, de son histoire, de l’aujourd’hui ; espoir et inquiétude pour son avenir. Toute l’œuvre du poète a ses assises dans l’histoire de son peuple, de son peuple luttant pour son indépendance contre les rois de Pologne, les sultans de Turquie, les tsars de Russie. Toute son œuvre est une exaltation de l’héroïsme cosaque. Elle est pleine de bruit et de fureur, pleine de batailles, de violences, de sang, d’incendies, de larmes, d’invectives, d’appels. Il est clair que dans chaque récit, Chevtchenko projette ses préoccupations actuelles, que ces poèmes doivent servir le patriotisme ukrainien, fonder l’espoir et l’action du peuple ukrainien ; le passé garantit l’avenir." (Extrait de la préface de Guillevic)

L’association Aide Médicale et Caritative France-Ukraine (AMCFU) a été créée en 2014, à la suite des événements de Maïdan, par des professionnels de la santé et de la solidarité engagés dans les causes humanitaires. Sa vocation est de créer une chaîne de solidarité de la France vers l’Ukraine en réponse aux besoins urgents et d’améliorer dans la durée la situation humanitaire en Ukraine. 

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17 mai 2022 2 17 /05 /mai /2022 16:52
État et Religion. Questions autour de la tradition juive, par Vladimir Jabotinsky

Recension de Jean-Pierre Allali, crif.org

 

Il faut être infiniment reconnaissant à Pierre Lurçat de nous permettre, par le biais de ce petit livre, de mieux connaître celui qui fut le créateur du mouvement sioniste révisionniste, celui qu’on désignait comme le « Roch Betar ». On découvre ainsi l’attachement de ce grand leader à la religion juive.

Né à Odessa en 1880, Vladimir Zeev Jabotinsky est mort dans l’État de New York en 1940. A l’instar de Theodor Herzl, il n’aura donc pas vu de ses propres yeux la renaissance de l’État juif qu’il appelait avec fougue de ses vœux.

Très jeune orphelin de son père, le jeune Vladimir Zeev est éduqué par sa mère qui, dès l’âge de huit ans, lui fait donner des leçons d’hébreu. Très jeune aussi, il prit l’habitude de réciter la prière des morts, le kaddish, sur la tombe de son père. La description qu’il fera plus tard de son foyer est édifiante : « Chez nous, il régnait une cacherout stricte, maman allumait les bougies la veille de shabbat et priait matin et soir, et elle nous enseigna le « modé ani » et la lecture du Chema, mais toutes ces coutumes me laissaient indifférent ». Indifférent, certes, mais pas imperméable. Jabo n’était pas un Juif religieux mais il prit rapidement conscience de l’importance de la conservation du patrimoine religieux dans l’édification et dans la pérennisation de l’Etat juif en gestation. La religion, c’est un « trésor national » qui aura permis au peuple juif de survivre deux mille ans en diaspora malgré toutes les avanies. Dans l’esprit de Malraux, il considérait que « l’homme entier sera religieux ».

Il admirait beaucoup le rabbin Falk, aumônier militaire au sein du corps juif des « Muletiers de Sion », mais surtout le célèbre rav Kook qui le lui rendait bien en le qualifiant d’ « ange de D.ieu ». Pour Jabotinsky, la religion est plus importante pour la collectivité nationale que pour l’individu. Elle constitue le ciment qui a permis à la nation de perdurer à travers les siècles.

Les articles dus à la plume de Jabotinsky que nous propose Pierre Lurçat ont été publiés entre 1933 et 1937 dans différents journaux juifs et en plusieurs langues. On y trouve un « Exposé sur l’histoire d’Israël », des « Questions autour de la tradition juive », un texte intitulé « De la religion », un autre titré La tradition religieuse juive » et une lettre à son fils Eli, alors à Addis-Abeba en Éthiopie.

Impressionnant. À découvrir !

Jean-Pierre Allali

(*) Éditions de L’Éléphant. 2021. Précédé de « État et religion dans la pensée du « Roch Betar » ». Présentation, traduction et notes de Pierre Lurçat. 96 pages.

 

Lectures de Jean-Pierre Allali - État et Religion. Questions autour de la tradition juive, par Vladimir Jabotinsky | Crif - Conseil Représentatif des Institutions Juives de France

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5 mai 2022 4 05 /05 /mai /2022 08:15
Un livre à ne pas manquer : « Victor Soskice, de Pierre Lurçat »

En ces temps difficiles où la résistance à l’oppression semble atone, où l’on a parfois le sentiment que la jeunesse se désintéresse du politique et ne décolle pas de l’abstention, qu’elle reste imperméable à l’engagement politique et semble indifférente à l’héroïsme, valeur qui paraît désuète de nos jours et reléguée aux accessoires d’une histoire dépassée1, Pierre Lurçat nous livre un récit, à la fois foisonnant et poignant : celui d’un héros qui donna sa vie en s’engageant dans la résistance contre l’occupant nazi, durant la seconde guerre mondiale.

Pour l’auteur, Victor Soskice est d’abord un modèle : « Qui sauve un homme, sauve l’humanité ». L’exemplarité de l’engagement, jusqu’au sacrifice suprême, vient nous rappeler que, de tout temps, nous avons eu besoin de modèles lors de situations graves, afin de transcender le tragique de l’existence. Car c’est dans le dépassement de soi, dans son engagement, que l’homme donne un sens à sa vie. Aussi, l’on peut remercier l’auteur de nous rendre proche et familière une figure aussi belle, aussi touchante que celle du jeune Victor. Il était promis à un avenir heureux, grâce à une famille aimante, à des études solides et à sa fiancée Ginette qui ne fera jamais vraiment le deuil de ce grand amour.

Un livre qui se lit comme une enquête

Cette histoire est une quête, une aventure dans laquelle l’auteur est particulièrement impliqué puisque certains protagonistes sont des membres de sa famille. En effet, Jean Lurçat (grand-oncle de Pierre), artiste mondialement connu pour ses tapisseries, épousa en secondes noces, Rossane, la mère de Victor. C’est ainsi que ce garçon vécut toute son enfance avec Jean Lurçat qui l’éleva comme un fils et Rossane, sa mère, profondément attachée à cet enfant et qui ne comprit pas son engagement dans la résistance. Elle mourra d’un cancer, sans doute la conséquence de son chagrin inguérissable, en apprenant la disparition de son fils.

Ce livre est aussi la quête de la vérité, à travers les nombreuses rencontres émouvantes et profondes de l’auteur, avec ceux qui ont connu Victor, l’ont côtoyé, notamment à l’École Alsacienne, comme André Simon, que l’auteur rencontra presque par hasard, au kibboutz d’Ein Guedi où cet homme séjournait régulièrement. Cette rencontre allait être décisive puisque André Simon avait eu Victor pour condisciple et ami. De là, d’autres rencontres allaient s’enchaîner, s’agréger les unes aux autres pour donner vie à une figure exceptionnelle qui, sans cette recherche acharnée serait tombée dans l’oubli.

Ces rencontres ne sont pas tout à fait fortuites. Un fil invisible conduit chacun de nous, guidé par l’impérieuse curiosité de retrouver ceux qui, d’une manière, ou d’une autre, sont des figures importantes qui ont marqué notre vie. À cet égard, je serais tentée de rapprocher dans sa démarche, le livre de Pierre Lurçat avec la quête de Daniel Mendelsohn dans « Les Disparus »2 Peut-être que l’idée commune à ces deux ouvrages c’est le besoin de donner vie et chair aux disparus, de connaître leur ultime cheminement, jusqu’à la mort. Mais c’est aussi apprendre sur soi. Ce besoin impérieux qui nous dépasse étend ses ramifications qui font que cette dynamique tisse des liens avec les témoins, enrichit notre propre vie et construit lentement un récit qui donne forme à un être et l’arrache à l’oubli.

Ainsi, l’auteur verra s’ouvrir des pistes qui le conduiront à la rencontre de ceux qui, de près ou de loin se sont intéressés à l’existence de Victor Soskice, comme Caroline Eliacheff, psychanalyste et Aldo Naouri, son confrère, tous deux ayant bien connu l’énigmatique Ginette Raimbault, fiancée de Victor et surnommée le Sphynx. La fiancée de Victor était aussi une psychanalyste reconnue. Malgré des contacts professionnels réguliers et très amicaux au cours de longues années, Ginette taira jusqu’à sa mort l’existence de Victor qui avait tenu une place si importante dans sa vie. Ce silence, quasi sacré était-il le fruit d’un deuil impossible, comme s’il fallait garder au fond de soi, comme en une crypte sacrée, l’image de l’absent ? Cependant, elle avait mené de son côté des recherches sur la disparition de Victor, quand elle fut à la retraite. Les livres qu’elle avait écrits : « Parlons du deuil » et « Lorsque l’enfant disparaît », témoignent d’une quête silencieuse sur la perte, jamais abandonnée. Elle consacra les dernières années de sa vie à rechercher la trace de Victor jusqu’à l’ultime moment de son exécution.

Le choix de l’engagement

L’enfance de Victor fut heureuse. Cependant, sa mère avait voulu l’envoyer chez son père biologique à New York pour l’éloigner de la France occupée par les Allemands. Il va donc étudier au lycée français de New York et sera bachelier en 1941. Puis il entre à l’Université de Georgetown. C’est là que, promis à de brillantes études, il va décider de s’engager dans la lutte contre le nazisme en France occupée ; c’est pour lui un cas de conscience déchirant, car il s’est fiancé à Ginette, envoyée elle aussi par ses parents au Lycée français de New York pour fuir la France occupée. Cependant, la détermination de Victor est totale. Il faut signaler aussi qu’il a sans doute été influencé dans son choix par les récits de son père adoptif Jean Lurçat qui participa à la guerre d’Espagne. Cette expérience exerça sur lui une fascination/répulsion qu’il partagea avec l’enfant.

Des éléments historiques peu connus du grand public

C’est à l’université de Georgetown que Victor va nouer des liens d’amitié avec le fils d’un avocat qui travaille avec Bill Donovan : créateur de l’OSS (Office of Strategic Services). Cet homme était très favorable à l’engagement des Américains dans la guerre contre l’Allemagne. Après bien des péripéties, Donovan va créer un service de renseignements et organiser la guerre subversive sur le sol français avec le soutien actif de Churchill et du roi Georges VI.

Après avoir été accepté dans l’OSS, il suit d’abord un entraînement militaire aux EU puis il sera envoyé en Angleterre pour parfaire cette formation et sera recruté par le SOE (Direction des Opérations Spéciales). C’est de là qu’il sera parachuté en France – ce pays qu’il connaît bien pour y avoir passé son enfance. Il n’a que 19 ans. En Angleterre il est estimé de ses supérieurs et est promu au rang de sous-lieutenant.

Grâce au journal de Hugh Dormer qui a relaté les détails de l’expédition en France, Pierre Lurçat nous donne un compte rendu précis, détaillé et haletant des préparatifs minutieusement mis au point de l’opération « Scullion3 » qui devait se dérouler en France en août 1943. Opération complexe qui demandait à chacun des protagonistes un sang-froid absolu.

Après l’opération réussie, les activistes se séparèrent. Dormer et Birch son compatriote réussirent à passer en Espagne mais les autres furent arrêtés par la Gestapo. Et là, s’arrête la trace de Victor.

Cependant, la vérité sur la disparition de Victor ne verra le jour que bien des années plus tard. Pour la ménager, on avait fait croire à Rossane que son fils était mort au cours d’une opération militaire peu avant la fin de la guerre. Cette version avait été inventée par les proches de Victor pour atténuer la douleur de sa mère car on savait que ceux qui tombaient aux mains de la Gestapo devaient subir les pires sévices.

Le long périple de Pierre et de Judith, sa compagne, pour retrouver les traces de Victor Soskice dura plusieurs années. Il donna lieu à de nombreuses rencontres avec des associations et des personnes ayant connu le jeune homme. Les poèmes de sa mère Rossane, écrits après la disparition de son fils, expriment de façon vivante l’amour d’une mère pour son fils, ce jeune homme dont la vie aurait pu être lumineuse mais qui, comme beaucoup d’autres ne pouvait supporter l’occupation étrangère et sa barbarie. À l’amour de la vie, il a préféré le sacrifice ultime, par idéal sans doute, mais l’idéal, lorsqu’il est suivi d’action, n’est jamais vain.

Et le sort de Victor fait écho, pour moi, au film de Terence Malick : « Une vie cachée », film magnifique sur le refus d’un paysan autrichien de faire le salut hitlérien. Ce refus – véritable cas de conscience – car il a une famille et une femme qu’il aime passionnément, il le maintiendra jusqu’au bout, jusqu’à la mort. Ce film n’a pas connu, hélas, l’enthousiasme de la presse ; sans doute parce que le héros est chrétien et que sa foi lui dicte de ne pas se compromettre avec le mal. Cela illustre à quel point notre société et la critique bien-pensante, se sont détournées de la transcendance, de ce qui élève l’esprit, de ce qu’est le dépassement de soi.

Le beau livre de Pierre Lurçat, empli d’une profonde empathie pour son héros, se lit comme un puzzle, au fur et à mesure que les informations se dévoilent, grâce au patient travail d’investigation de l’auteur.

Ainsi les évènements s’enchâssent les uns dans les autres et font revivre des figures d’exception, figures héroïques dont nous avons tant besoin aujourd’hui.

Victor Soskice, après avoir été torturé à Paris, fut envoyé au camp de Flossenbürg en Allemagne où il fut pendu avec ses camarades anglais. Ses restes n’ont pas été retrouvés et il fut sans doute incinéré dans le crématoire du camp. ET

Évelyne Tschirhart, MABATIM.INFO


Cliquez pour feuilleter

Victor Soskice. Qui sauve un homme sauve l’humanité. Éditions L’éléphant. 2022. En vente sur Amazon et BoD et dans toutes les bonnes librairies.

1 Pourtant, le nombre de jeunes enthousiastes qui ont travaillé aux côtés d’Eric Zemmour pour bâtir « Reconquête » vient infirmer mon propos…

2 Daniel Mendelsohn : « Les Disparus » Flammarion 2007 pour la traduction française.

3 Nom donné aux deux opérations de sabotage sur le territoire français.

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