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25 septembre 2015 5 25 /09 /septembre /2015 08:58
Littérature et politique en Israël (2) : Rencontre avec David Grossman, par Pierre Lurçat

La salle du MAHJ était comble, quelques jours avant Rosh Hachana, pour accueillir l’écrivain israélien David Grossman, de passage à Paris pour présenter son dernier livre, Un cheval entre dans un bar. Quelques jours auparavant, il avait donné une longue interview au Monde des Livres, dans laquelle il parlait de ses livres, de la littérature et de ses rapports avec la politique en Israël et du thème du deuil omniprésent dans ses livres, depuis la Deuxième Guerre du Liban durant laquelle est tombé son fils Ouri.

En tant qu’Israélien, j’étais heureux de voir l’accueil réservé à Grossman, même si mes sentiments à son égard sont partagés. Il représente à mes yeux toute l’ambivalence de la littérature israélienne contemporaine, dont le succès à l’étranger n’est jamais totalement exempt de considérations politiques. Autant j’avais admiré Grossman quand il avait refusé de serrer la main du Premier ministre Ehoud Olmert, au lendemain de la guerre du Liban, autant j’avais critiqué sa prise de position contre Binyamin Nétanyahou sur la question de l’Iran et de l’arme nucléaire *.

Grossman demeurait à mes yeux le troisième écrivain de la « Sainte Trinité » avec A.B. Yehoshua et Amos Oz. Mais ce soir-là j’étais venu écouter ce qu'il avait à dire avec une oreille et un esprit exempts de tout préjugé. L’entretien était mené par la journaliste Emilie Grangeray, du Monde magazine, qui connaissant bien David Grossman, comme elle ne manqua pas de le montrer avec ostentation, tutoyant l’écrivain et s’adressant à lui tantôt en français (par l’intermédiaire de la traductrice), tantôt en hébreu.

Grossman expliqua comment il avait été amené à écrire ce livre, à partir d’une idée qui l’habitait depuis plus de 25 ans, mais qu’il n’avait pu mener à son terme : celle d’un jeune garçon à qui on annonce qu’un de ses parents est mort et qui ne sait pas lequel et demeure dans l’incertitude pendant toute la durée du voyage jusqu’au cimetière. Le thème du deuil annoncé et dont le personnage cherche à retarder l’échéance est évidemment celui de son livre Une femme fuyant l’annonce, publié après la Deuxième Guerre du Liban.

Dix ans après la perte de son fils, le thème de la mort et du deuil demeure ainsi omniprésent dans l’œuvre de Grossman, comme si l’écrivain revenait sans cesse, par le truchement de l’écriture, à ce moment fatidique où il a perdu son fils. Dans un très beau documentaire de la télévision israélienne, diffusé quelques années après cette guerre, on voyait comment les parents des quatre soldats tués dans le même tank qu’Uri Grossman avaient voulu perpétuer, chacun à sa manière, la mémoire de leur fils. Dans le cas de Grossman, c’est évidemment par l’écriture que s’est fait le travail de mémoire.

Mais il serait réducteur de voir le livre de Grossman uniquement sous cet angle. Il aborde bien d’autres sujets, comme celui qu’il évoqua devant le public parisien des existences parallèles de ces êtres qui semblent vivre une autre vie que la leur, parce qu’ils ne sont pas à leur place dans leur métier ou dans leur couple.

De politique, il ne fut quasiment pas question ce soir-là, et ceux qui escomptaient entendre l’écrivain israélien critiquer la politique israélienne dans les « territoires » ou ailleurs restèrent sans doute sur leur faim… Peut-être était-ce la leçon principale de cette rencontre intéressante : au-delà des mots convenus et cent fois répétés, et de la figure esquissée par les médias européens qui adulent l’écrivain pacifiste, David Grossman apparut sous un jour différent, celui d’un écrivain tissant son œuvre dans le territoire de l’âme humaine et pas dans ceux, trop souvent occupés par le brouhaha médiatique, de la politique moyen-orientale.

Pierre Lurçat

* http://vudejerusalem.20minutes-blogs.fr/archive/2012/04/11/le-fil-invisible-entre-gunter-grass-et-david-grossman-pierre.html

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6 septembre 2015 7 06 /09 /septembre /2015 20:07

Dans une interview donnée il y a quelques semaines au journal Olam Katan, publié à Jérusalem, l’écrivain Meir Shalev déclarait : « La littérature n’a plus aujourd’hui d’influence sur la politique en Israël ». Avec franchise, il reconnaît ainsi que son activité de publiciste et les articles qu’il publie dans Yediot Aharonot depuis plus de 20 ans ne convainquent que les convaincus, et qu’il n’exerce aucun « magistère moral », brisant ainsi le stéréotype de l’écrivain israélien engagé, que les médias ont bâti depuis plusieurs décennies autour de certains auteurs, parmi lesquels Amos Oz, A.B. Yehoshua et David Grossman.

 

 

Meir Shalev est né en 1948 à Nahalal, fameux moshav de la vallée de Jezréel où habita Moshé Dayan et où étudia la poétesse Hanna Senesh, tragiquement disparue pendant la Deuxième Guerre mondiale. Shalev appartient à une famille d’écrivains : son père, Itshak Shalev, était un poète et sa cousine est l’écrivain Zeruya Shalev, qui m’avait déclaré dans une interview il y a quelques années ne pas vouloir mêler la politique et la littérature et dont l’œuvre explore surtout les territoires de l’âme humaine*.

Shalev est un écrivain engagé qui s’exprime régulièrement sur les sujets brûlants de la politique israélienne, revendiquant des opinions de gauche très marquées sur la question des territoires et de la question palestinienne. A cet égard, il est très éloigné des idéaux de son père, qui faisait partie du Mouvement pour l’Intégrité de la Terre d’Israël, aux côtés des écrivains Nathan Alterman et Moshé Shamir (lequel n’a pratiquement pas été traduit en français).


A l’instar d’Amos Oz, qui appartenait à une famille sioniste révisionniste (son oncle était l’historien Joseph Klauzner, comme il l’évoque dans son beau livre autobiographique, Une histoire d’amour et de ténèbres), Shalev a effectué un virage à 180 degrés par rapport à la génération de ses parents. Paradoxalement, les écrivains de la génération des pères (Shalev père, Alterman) exerçaient, eux, une véritable influence politique en Israël.

Comme le reconnaît Shalev, « Lorsqu’Alterman publiait un poème politique, tant Ben Gourion que Moshé Dayan étaient influencés par ce qu’il écrivait… Lorsqu’il a publié des propos critiques contre des soldats qui avaient attaqué des civils, les coupables ont été punis… » Cet exemple est révélateur, parce qu’il contient sans doute une raison de la perte d’influence des écrivains israéliens sur la politique intérieure du pays.


Quand Alterman s’élève contre un acte de violence à l’encontre de civils commis par des soldats, il exerce son autorité morale, sans remettre en cause les prérogatives de l’armée, au nom du principe de « pureté des armes » inhérent à l’éthos sioniste de son époque. Tout autre est l’attitude d’Amos Oz ou de D. Grossman, lorsqu’ils se servent de leur notoriété politique pour exprimer des opinions critiques contre « l’occupation des territoires » ou la « colonisation » ; loin de renforcer la moralité de Tsahal en dénonçant d’éventuels dérapages (qui existent dans toutes les armées du monde), ils partent du postulat que toute action militaire israélienne est suspecte a priori et que « l’occupation » corrompt l’armée et la société dans son ensemble depuis 1967.

La position assumée aujourd’hui par plusieurs écrivains israéliens, parmi les plus réputés en dehors d’Israël ressemble, de l’avis de Shalev, à celle des prophètes face au pouvoir politique dans la Bible. Or, « même à l’époque du Tanakh », écrit-il, « rares étaient les prophètes qui avaient une influence véritable… En général, le prophète occupe, à l’instar de l’écrivain, le rôle de l’opposant systématique… ». Le propos de Shalev infirme l’idée – trop souvent entendue – selon laquelle l’écrivain aurait quelque chose à dire sur les questions politiques, en tant qu’autorité morale incontestable. Aux yeux de Shalev, l’écrivain israélien n’assume aujourd’hui aucun magistère ; il a le droit de s’exprimer mais il prend le risque de ne pas être entendu et de parler dans le désert…


En vérité, si l’on poursuit la comparaison judicieuse faite par Shalev, les écrivains israéliens les plus adulés par les médias étrangers, en raison de leurs opinions politiques tout autant que pour leur œuvre littéraire, sont considérés comme des « prophètes » en dehors d’Israël, mais pas dans leur pays natal, où leurs opinions n’étonnent – et n’intéressent – presque plus personne… Comme dit le proverbe, Nul n’est prophète en son pays…


Au-delà des opinions politiques qu’il défend dans cette interview, Shalev exprime aussi son amour pour la langue hébraïque et pour le Tanakh. Extraits : « Je considère [la Bible hébraïque] comme le fondement de la culture à laquelle j’appartiens et de la langue dans laquelle j’écris. En outre, une des caractéristiques littéraires marquantes de la Bible est qu’elle ne s’aventure pas dans des descriptions psychologiques, comme celle dont la littérature moderne est friande. Elle ne décrit presque que des actes et des paroles… »

* http://vudejerusalem.20minutes-blogs.fr/archive/2007/12/27/zeruya-shalev-a-la-recherche-de-l-ame-humaine.html

 

© UPJF.ORG. Reproduction autorisée avec mention de la source et lien actif.

Natan Alterman et Moshé Dayan

Natan Alterman et Moshé Dayan

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19 mai 2015 2 19 /05 /mai /2015 14:31
Cette identité qui colle à la peau : « Le Manteau réversible » d’Odile Barski

Romancière et scénariste, Odile Barski a publié une douzaine de romans et écrit des scénarios pour les plus grands noms du cinéma français, de Chabrol à Téchiné.

Le manteau réversible est l’histoire d’une poursuite et d’une fuite : celle de Louise Defoer, qui s’échappe de sa vie pour ne pas avoir à choisir entre mari et amant et pour tenter de répondre à la question qui la hante : « Où est ma place ? Je le saurai un jour ».

Dans cette fuite éperdue, elle emporte avec elle un manteau réversible à capuche, « un solide drap de laine datant des années trente, vert d’un côté, noir de l’autre, indémodable comme les vieux souvenirs ».

Le Manteau réversible peut se lire comme un roman policier, roman noir dont le style fait parfois penser à Modiano – car le personnage principal est à la fois le détective et la victime, celui qui cherche à élucider son propre passé.

Le talent de scénariste d’Odile Barski apparaît presque à chaque page de ce livre, qui se lit avec l’impression d’être au cinéma, chaque scène étant découpée et cadrée comme un plan bien rodé d’un film. Les péripéties et le suspense tiennent en haleine le lecteur, comme un spectateur dans une salle obscure.

Mais le manteau est aussi une métaphore, de l’identité qui colle à la peau et dont on ne peut pas se débarrasser, même quand on le retourne pour tenter de donner le change… A l’occasion de la parution d’un de ses précédents livres, Barski avait confié à la journaliste Frédérique Bréhaut que« La judéité reste un balluchon qu’on trimbale... » .

« Je suis repartie avec le manteau. Mains croisées dans le dos. A cinq ans déjà je marchais de cette façon, la main gauche serrant le poignet de la droite. Comme un vieux juif de nos villages, disait ma mère avec son accent moitié polonais moitié yiddish… Ce poids si lourd et familier revient, impénétrable comme la patience et les vieux souvenirs. Ne crois pas que je sois dupe, Maman…

Le thème de l’identité assumée comme un fardeau est au cœur du livre, même s’il est le plus souvent évoqué de manière sous-jacente et entre les lignes. Le Manteau réversible est un roman poignant et original, qui ne laisse pas le lecteur indemne.

Editions La Grande Ourse 2015

Pierre Lurçat

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6 mai 2015 3 06 /05 /mai /2015 17:07
EN LIBRAIRIE - Sylvain Treperman La Quête du bleu divin

Chartres, capitale de la lumière.

Au début des années 1970, Raoul, jeune étudiant, découvre dans une chapelle un vitrail dont la lueur bleutée sert à apaiser la folie des hommes.

Déjà, trente ans plus tôt, sous l’occupation allemande, un haut officier nazi, professeur d’histoire médiévale, avait décidé après la lecture d’un vieux manuscrit, de partir à la recherche de ce même vitrail fabuleux.

Mais cette quête avait réellement débuté au Moyen Âge, avec la tentative d’un maître-verrier juif de contacter l’Éternel par le biais d’une clarté merveilleuse émise par un vitrail de sa fabrication.

Trois époques, trois destins, une même quête : celle du bleu divin, qui selon la tradition avait le pouvoir d’insuffler la grâce suprême aux âmes les plus pures.

Au centre de ce roman historique se dresse la cathédrale de Chartres et ses fabuleux vitraux.

Disponible en version numérique

en savoir plus sur
Sylvain Trep
erman

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18 mars 2015 3 18 /03 /mars /2015 22:45
Exil et rédemption séfarades : Revoir Tanger, de Ralph Toledano

Ralph Toledano, né en 1953 à Paris, nous avait donné il y a deux ans un beau roman intitulé Un prince à Casablanca, où il relatait l’histoire récente des Juifs au Maroc à travers celle d’une famille de la bourgeoisie juive de Casablanca. Son dernier livre, Revoir Tanger, qui vient de paraître aux éditions La Grande Ourse, relate la quête d’Edith, jeune femme d’origine juive tangéroise, pour retrouver ses racines familiales, et sa relation amoureuse avec Tullio, aristocrate romain amateur d’art.

A travers le dilemme de la jeune femme, prise entre la fidélité à ses origines et son amour d’un homme étranger à sa foi, le livre aborde avec sensibilité le thème de l’identité et des attaches multiples. Comme dans son précédent roman, Toledano met dans la bouche de ses personnages des réflexions philosophiques qui tournent souvent autour de l’histoire et du destin juif. « Mes ancêtres – affirme ainsi Edith – ont élaboré des pans entiers de l’identité hispanique. Quand ils furent expulsés de la Péninsule, ils emportèrent avec eux leur part du divorce ».

Revoir Tanger, tout comme Le prince de Casablanca, est empli d’évocations culinaires, de descriptions de vêtements, de repas festifs et de sensations olfactives. On devine souvent, à travers la plume du romancier, ses inclinaisons artistiques (Ralph Toledano a été historien d’art, avant d’être romancier) et des bribes de son histoire personnelle (sa famille est originaire de Tanger). Mais l’auteur dissimule avec pudeur la part autobiographique dans le discours de ses personnages. Celui d’Edith, la véritable héroïne du livre, fait penser à Betty dans Le prince de Casablanca : comme cette dernière, elle va quitter son Maroc natal, dans des circonstances dramatiques, pour « monter » en Israël et y découvrir une nouvelle identité : celle de l’Hébreu et de l’Israélien aux « mains calleuses ».

Après avoir été initiée au sionisme politique lors de réunions secrètes de la cellule marocaine de l’Hashomer Hatzair, Edith est en effet confrontée à la réalité concrète du kibboutz et à son idéologie égalitaire, à mille lieues des conceptions juives aristocratiques dans lesquelles elle a grandi : « J’ai réalisé que les juifs constituent une classe sociale en elle-même, qu’un destin commun unit le plus rustre au plus délicat d’entre nous… ». Sa découverte d’Israël dans les années 1960 est aussi celle d’un visage du judaïsme marocain qu’elle ignorait : celui des Juifs pauvres, partis les premiers en Terre promise, alors que les élites restaient dans les palais dorés de l’exil.

« Ceux des nôtres qui auraient pu les aider, par leur éducation, leur fortune et surtout grâce au respect qu’ils auraient imposé, ont préféré partir pour Paris, Madrid, Genève… ». A travers la bouche d’Edith, l’auteur livre ici une explication partielle mais convaincante du statut social défavorisé des Juifs du Maroc en Israël, qu’on attribue parfois à une politique délibérée de ségrégation de la part de l’establishment israélien, majoritairement ashkénaze. L’auteur parvient à faire durer jusqu’aux dernières pages du livre le suspense sur le choix amoureux d’Edith, que je laisse au lecteur le plaisir de découvrir. Ralph Toledano confirme ici son talent de conteur et nous offre un deuxième beau roman, riche en évocations et en réflexions.

Pierre Itshak Lurçat

Revoir Tanger, éditions La grande Ourse 2015, 291 pages, 22 euros.

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19 décembre 2014 5 19 /12 /décembre /2014 18:53
 Histoire de mon pigeonnier Isaac Babel

Le projet d’un recueil consacré à son enfance à Odessa court à travers toute la vie et l’œuvre de Babel. Il avait l’intention de le publier en 1939. Mais la plupart de ses manuscrits ayant disparu à la suite de son arrestation le 15 mai 1939, nous ignorons jusqu’à quel point le livre était achevé. Comme dans les Œuvres complètes éditées au Bruit du temps en 2011, le présent ouvrage est une tentative de reconstitution qui regroupe dix textes, parus pour la plupart dans des revues avec la mention, « tirés du livre Histoire de mon pigeonnier ».

Ces récits ne sont pas présentés selon l’ordre dans lequel ils ont été écrits mais, pour autant qu’il a été possible de le rétablir, selon un ordre chronologique correspondant à l’histoire personnelle du narrateur. Le plus ancien, « Enfance. Chez grand-mère », date de 1915, et les derniers de 1932. Celui qui a donné son titre au recueil, qui est l’un des chefs-d’œuvre de son auteur, se réfère aux pogroms qui se déroulèrent en 1905, alors que le jeune garçon vivait encore à Nikolaïev.

Comme souvent chez Babel, les moments de la plus grande plénitude, de la beauté la plus accomplie ne sont pas séparés de la violence du monde, comme si la littérature ne pouvait trouver sa plus grande intensité que dans la confrontation avec le réel le plus âpre.

C’est aussi dans ces récits qu’il nous fait assister à la naissance de sa vocation de conteur : « Un jour, j'ai vu entre les mains du premier de la classe, Marc Borgman, un livre sur Spinoza. Il venait juste de le lire et ne pouvait s'empêcher de donner aux garçons de son entourage des informations sur l'Inquisition espagnole. Ce qu'il racontait était un savant baragouin. Il n'y avait aucune poésie dans les paroles de Borgman. Je n'ai pu me retenir et je suis intervenu. J'ai parlé à ceux qui voulaient bien m'écouter du vieil Amstedam, de la pénombre du ghetto, des philosophes, des tailleurs de diamants. Beaucoup de détails de mon cru venaient s'ajouter à ce que j'avais lu dans le livre. Je ne savais pas raconter autrement. Mon imagination donnait de l'intensité aux scènes dramatiques, transformait les dénouements, et mettait du mystère dans les entrées en matière. »

http://www.lebruitdutemps.fr/_livres/Histoire%20de%20mon%20pigeonnier/index.htm

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1 novembre 2014 6 01 /11 /novembre /2014 16:00
En librairie - Le diamantaire, d'Esther Kreitman

Guedalia Berman est un riche négociant anversois. Cupide, arrogant, il mène son commerce de diamants d’une main de fer. Tout comme sa vie familiale. Sa douce femme Rachel est soumise à son autorité absolue. Quant à ses enfants, ils doivent vivre selon sa loi et selon celles qui président à l’existence de toute bonne famille juive.

Cependant le royaume de Berman commence à vaciller. Si Jacques et Jeannette, ses cadets, semblent se conformer à sa volonté, David, l’aîné, ne cesse de provoquer l’ire paternelle… Et il en est ainsi de tout ce qui échappe au diamantaire, d’ailleurs.

Alors quand la Première Guerre mondiale s’abat sur l’Europe, malgré son obstination farouche, l’univers de Berman vole en éclats. Il aura beau attendre la dernière minute pour évacuer la ville, il devra tôt ou tard se réfugier avec les siens et des milliers d’autres, chez le cousin anglais… où les bouleversements qui l’attendent risquent d’être bien plus grands encore.

Esther Kreitman opère par touches, colorées et saisissantes, usant d’ironie légère, pour nous narrer les tribulations d’une famille juive traditionnelle à l’heure où le monde entre dans la modernité.

I do not know of a single woman in Yiddish literature who wrote better than she did.
«Je ne connais aucune femme de lettres yiddish qui n'écrivit mieux qu'elle ne le fit.»
Isaac Bashevis Singer

Chez les Singer, Isaac Bashevis et Israël Joshua n'étaient pas les seuls à écrire : leur soeur aînée Esther Hinde fut la première à le faire, ouvrant ainsi la voie à la lignée des écrivains de la famille. Elle écrira dans la plus grande discrétion. En effet, pour une femme née en Pologne à la fin du XIXe siècle, dans une famille juive de rabbins hassidiques, il est impensable d'étudier, de se cultiver et moins encore d'avoir de l'ambition, fût-elle ou non littéraire. Une femme n'a pas de destin, mais une destinée fixée d'avance : mari, enfants, maison à tenir, repas à faire et dévotions. Le seul espoir dans cet horizon clos pour celles qui, comme Esther - elles ne furent pas une majorité -, aspirent à une autre vie : que l'époux choisi par le père ne soit pas trop mauvais pour que le quotidien ne se transforme pas en enfer. Il faut du cran ou de la folie pour braver cette société qui vit fermée sur elle-même, corsetée dans ses règles. Esther Hinde aura les deux : elle écrivit, envers et contre tous, sans l'aide de personne, se levant la nuit, adolescente, pour apprendre en cachette dans les livres de ses frères, passion du mot chevillée au corps.
Elle écrivit en yiddish, racontant la première, avant Israël, avant Isaac, le petit monde juif, aujourd'hui disparu, du shtetl où elle grandit. Cet univers singulier et attachant, elle le décrira avec son regard, son ressenti de femme, ce qui constitue un témoignage unique. Plus tard, installée dans l'East End londonien, elle poursuivra sa route et continuera d'écrire sa vie, à travers des personnages singuliers, chaleureux, drôles, émouvants, usant d'un genre, la «short story», qui fera la gloire de son petit frère, Isaac, futur Prix Nobel de littérature.
Parfaitement bilingue, Esther signa les traductions en yiddish d'oeuvres de Dickens, Carroll et Shaw, mais elle ne perça pas et son audience auprès du public restera limitée. Épileptique, hantée dans son enfance par les démons qu'agitaient ses parents pour la persuader d'un Dieu juste et d'une vie après la mort, très vite elle sera considérée comme «folle», ce qui terminera d'étouffer sa carrière. A bien y regarder, elle avait tout contre elle : sa condition de femme, son milieu, son époque, sa «folie» et, plus tard, la renommée de ses frères. Malgré ses handicaps, Esther Singer Kreitman, en totale néophyte, inventa donc l'écriture, la structure narrative, l'intensité dramatique.
Elle s'inventa écrivaine et mourut sans savoir qu'un jour elle serait, elle aussi, au sein de la famille Singer, reconnue comme telle.

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25 août 2014 1 25 /08 /août /2014 21:36
Peau vive, de Gérald Tenenbaum

Ecrivain et mathématicien, Gérald Tenenbaum est l’auteur de six romans, dont L’ordre des jours, qui a reçu le Prix Erckmann-Chatrian en 2008 et dont j’avais dit tout le bien que je pensais lors de sa parution. Peau vive, son dernier roman, qui paraît ces jours-ci aux éditions La Grande Ourse, raconte l’histoire d’Eve, jeune femme solitaire qui travaille dans un laboratoire. Miraculeusement sauvée lors d’un attentat dans un cinéma à Saint-Michel, elle voit son existence bouleversée.

On retrouve dans Peau vive les thèmes chers à Tenenbaum du secret, de la solitude et du voyage initiatique : Eve est en effet atteinte d’un mal mystérieux, qui fait qu’elle ne supporte aucun contact physique, ce qui rend difficile toute ébauche de relation amoureuse. A peine remise de l’attentat, elle décide de se rendre à Berlin-Est, sur les traces de son passé et de celui de sa famille. Ce voyage vers le passé va transformer la vie de la jeune femme.

On retrouve aussi dans Peau vive l’écriture très précise et souvent poétique de Tenenbaum, qui renoue aussi avec l’inspiration juive déjà présente dans L’Ordre des jours. Avec retenue, par petites touches, l’auteur restitue ainsi l’atmosphère bien particulière des familles juives d’Europe de l’Est, celle des ouvriers travaillant dans la confection (dont l’évocation fait parfois penser à Robert Bober) et des militants du « Parti ».

Mathématicien de profession, Gérald Tenenbaum est devenu écrivain sur le tard, même s’il a toujours écrit pour son plaisir, comme il me l’avait confié dans un entretien en 2008 au magazine culturel israélien Vision :

« J’ai écrit des histoires dès que j’ai su écrire. Chez mes parents, comme dans beaucoup de familles juives, le livre était assez sacralisé. À l’adolescence, j’écrivais beaucoup de poèmes qui étaient appréciés par mes condisciples, voire mes professeurs. Le professeur de français de Terminale en avait fait étudier plusieurs en classe.

Ensuite, des problèmes de santé assez graves m’ont incité à me tourner vers les mathématiques, qui me semblaient un champ plus propice à laisser une trace — un moyen de braver la mort que j’avais frôlée de si près.

J’ai donc poursuivi, passionnément, une carrière de mathématicien tout en écrivant des textes courts : poèmes toujours, nouvelles, critiques de cinéma, éditoriaux pour la revue de l’association culturelle juive locale, etc. »

Avec ce septième roman, Gérald Tenenbaum s’affirme comme une voix originale et talentueuse de la littérature contemporaine.

Pierre Lurçat

G. Tenenbaum, Peau vive, 236 pages, La Grande Ourse 2014.

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24 mai 2014 6 24 /05 /mai /2014 14:10
Lola Bensky, de Lily Brett : Un très beau roman autobiographique entre la Shoah et les Sixties

A Julia K.

Quand j'ai reçu le livre de Lily Brett, Lola Bensky, j'ai d'abord pensé le ranger dans un tiroir pour le ressortir plus tard, quand j'aurai l'esprit plus libre... Au chevet de ma mère, je n'avais pas le cœur à lire une histoire de « jeune journaliste de rock un peu naïve qui, lorsqu’elle n’interviewe pas Mick Jagger ou Jimi Hendrix, pense au prochain régime alimentaire qu’elle va suivre... » (présentation de l'éditeur).

Mais il ne faut jamais juger un livre à l'aune de son descriptif, et rien ne remplace le fait de s'y plonger sans préjugés, en étant prêt à recevoir « un coup de hâche » rompant la mer gelée en nous, selon la fameuse définition de Kafka... C'est un peu ce que j'ai ressenti en lisant Lola Bensky.

L'auteur, Lily Brett, est née en Allemagne en 1946 dans un camp de personnes déplacées. Ses parents se marient dans le ghetto de Lodz (Pologne), puis sont ensuite séparés à leur arrivée dans le camp d’Auschwitz. Ils survivent à la Shoah et se retrouvent quelques mois après la fin de la guerre. En 1948, la famille émigre en Australie, à Melbourne, où Lily Brett grandit.

À l’âge de 19 ans, elle est embauchée par un magazine de rock australien et interviewe des dizaines de musiciens, y compris ceux qui deviendront des légendes du rock... Romancière et poète, elle est notamment l’auteur de six romans, dont le dernier, Lola Bensky, est sorti aux États-Unis en octobre 2013. Lily Brett vit aujourd’hui à New York.

Il y a plusieurs manières de lire son livre : la plupart des journalistes et des lecteurs seront sans doute sensibles avant tout aux portraits des grands noms du rock des Sixties – de Jimi Hendrix à Mick Jagger, en passant par Brian Jones et Janis Joplin – portraits talentueux, émouvants et souvent surprenants, que dresse l'auteur.

Personnellement, j'ai abordé le livre sous un angle légèrement différent : celui du thème omniprésent de la Shoah et de ses « séquelles » - ou pour dire les choses plus exactement : la blessure béante qui demeure présente chez les enfants de rescapés, comme Lily Brett, qui ne peut s'empêcher, chaque fois qu'elle rencontre une rock-star, de parler de ses parents et de la Shoah :

« Elle a hésité. Elle était là pour interviewer Mick Jagger, non pour parler du ghetto de Lodz ou d'Auschwitz. Elle s'est sentie gênée : elle était certaine qu'il ne voulait pas entendre de récits de camps de la mort ». Cette omniprésence de la Shoah s'explique, comme le dit l'auteur dans les dernières pages de son livre, par le fait qu'on « ne peut pas jeter son passé comme un manteau de l'année précédente ou une paire de chaussures qui ne vous va plus ».

Ce livre a touché une corde sensible chez moi, du fait que ma mère a été internée à Drancy, antichambre d'Auschwitz, lorsqu'elle avait 16 ans, expérience terrible dont elle m'a récemment avoué, à l'âge de 86 ans, que c'était « là qu'elle avait appris le plus sur la vie ».

Mais cette remarque n'épuise pas, loin de là, l'intérêt de ce livre original, qui ne laisse pas le lecteur indemne. On y trouvera évidemment quantité d'anecdotes sur les grands noms de l'âge d'or du rock, dont on découvre un visage souvent très éloigné de leur réputation. L'auteur a une écriture à la fois simple et sensible, pleine d'humour et de pénétration psychologique.

Lorsqu’elle interroge Mick Jagger, il lui confie « aimer se donner en spectacle », car « cela m'aide à me débarrasser de mon ego ». Jagger est particulièrement attachant, par sa sincérité et son empathie pour les Juifs qui ressort dans ses entretiens avec Lola Bensky.

On découvre d'ailleurs un point commun entre beaucoup de rock stars (et sans doute de musiciens en général) et de Juifs : leur sensibilité à fleur de peau. Le yiddish est aussi très présent dans le livre, à travers des expressions imagées et notamment dans cet entretien avec Mick Jagger (décidément le plus « Juif » des stars du rock!) :

« Lola savait que Mick Jagger avait reçu une éducation catholique, et pourtant on aurait dit un Juif quand il parlait comme ça. Cette énumération de ce qui n'allait pas était très juive... Demandez à un Juif comment ça va et vous obtiendrez une liste de lamentations. Il n'y a pas un seul manuel de conversation yiddish qui proposera « Parfaitement bien merci », ou « on ne peut mieux » en réponse à la question « Comment allez-vous ? »

Avec ce roman autobiographique, les éditions La Grande Ourse, créées il y a deux ans par deux jeunes femmes dynamiques, permettent au lectorat francophone de découvrir un auteur encore inconnu en France et publient une véritable trouvaille, conforme à leur ligne éditoriale, qui privilégie les thèmes de « la transmission, de la mémoire, de la quête, de l’identité, ainsi que les sujets touchant aux femmes ».

Ce très beau livre ne laissera, j'en suis convaincu, aucun lecteur indifférent et je souhaite qu'il touche un large public et connaisse un succès mérité, à la hauteur de son contenu et de son intérêt.

Pierre Itshak Lurçat

Lily Brett, Lola Bensky, Editions La Grande Ourse, 2014, 270 p, 20 euros.

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27 avril 2014 7 27 /04 /avril /2014 18:24
EN LIBRAIRIE Naufrages,  de Philippe Zaouati (Roman)

Naufrages

«J’ai avancé à petits pas sur le chemin étroit et caillouteux, j’ai observé encore une fois les troncs des oliviers qui semblaient encore plus noués que lorsque j’étais venue ici la première fois, il y a quelques jours à peine. Je me suis assise par terre à côté de la tombe de Josef. et j’ai pleuré.» De Paris au kibboutz Sasa, dans le nord d’israël, en passant par Sofia, Prague, haïfa, istanbul, la narratrice redécouvre les chemins de son destin. un destin fait de miracles, de sauvetage, de déchirements et de renaissance. mais en a-t-elle vraiment compris tous les ressorts? Quelle est donc la clé qui lui manque?

Philippe Zaouati a 47 ans, il vit à Paris. Naufrages est son deuxième roman.

http://www.editionsdesrosiers.fr/products/naufrages/

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