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14 juillet 2017 5 14 /07 /juillet /2017 16:35
B"Tselem : au service du narratif de l'ennemi. Credit : Helen Yanovsky

B"Tselem : au service du narratif de l'ennemi. Credit : Helen Yanovsky

 

L’attribution du Booker Prize à l’écrivain David Grossmann est l’occasion de se pencher sur un phénomène important dans l’histoire politique et intellectuelle d’Israël ; la manière dont les médias et les jurys littéraires, en Israël et plus encore à l’étranger, encensent certains écrivains israéliens, et la fonction que ces derniers occupent dans le discours politique et médiatique contre Israël. Il ne s’agit pas de remettre ici en question la valeur de l’oeuvre de Grossmann ou d’Amos Oz, mais bien plutôt de porter un regard critique sur la posture intellectuelle qu’ils assument et qui leur est assignée par les médias internationaux.

 

Dans mon livre La trahison des clercs d’Israël, j’analyse cette posture, à travers ce que j’appelle le “mythe de l’écrivain israélien engagé”, mythe que je déconstruis en me servant de prises de position d’autres écrivains israéliens. Ces écrivains, tout aussi connus et appréciés sur le plan littéraire qu’Oz ou Grossmann, ont cependant refusé d’assumer une fonction politique dans le débat autour d’Israël. Zeruya Shalev, Etgar Keret ou Meïr Shalev (auxquels on pourrait ajouter les noms d’Aharon Appelfeld ou de David Shahar) ont, chacun à leur manière, critiqué la posture morale incarnée par Oz et Grossmann et l’imposture qui consiste, selon eux, à vouloir que les écrivains assument un “magistère moral”.

 

Prix littéraires ou prix politiques ?

 

La double fonction des “prix littéraires” est apparue au grand jour lorsque la traductrice de David Grossman, Jessica Cohen, a déclaré publiquement son intention de reverser la moitié du prix à B’tselem, l’association israélienne d’extrême-gauche qui utilise des fonds étrangers pour ternir l’image de Tsahal dans les médias internationaux. Ainsi, les fonds considérables du prix “littéraire”, versés à l’écrivain et à sa traductrice, sont partiellement reversés à une association politique, qui est publiquement défendue et soutenue par Grossmann, en dépit des controverses qu’elle suscite régulièrement en Israël. B’tselem, est-il besoin de le rappeler, mène son travail de sape contre Tsahal avec le financement d’Etats et de groupements étrangers qui poursuivent un agenda anti-israélien bien établi, visant à affaiblir l’Etat juif dans sa guerre contre le terrorisme du Hamas et des autres ennemis.

 

La boucle est ainsi bouclée : le “prix” décerné à Grossmann récompense, tout autant que l’écrivain, le porte-parole d’un discours critique envers son pays dans lequel se reconnaissent les médias et les dirigeants des pays d’Europe (et d’ailleurs), qui financent le discours anti-israélien de B’tselem, de Yesh Din ou de Chalom Archav. Ce prix, par ailleurs, encourage Grossmann à poursuivre ses attaques contre le gouvernement d’Israël (ce qui ne l’empêche pas, dans de rares moments de franchise, de reconnaître que ce dernier a parfois raison).

 

Comme je l’écris dans un chapitre consacré au mythe de “l’écrivain israélien engagé”, on peut se demander si les prises de position d’Amos Oz ou de David Grossman – comme l’opposition de ce dernier à une attaque israélienne contre l’Iran – ne sont pas en définitive la contrepartie, ou le tribut versé par ceux-ci, pour « mériter » les prix reçus en Europe. Car les dons reçus, en tant que Prix, de la Fondation Günter Grass et d’autres organismes allemands, sont à titre onéreux : le prix à payer, pour David Grossman comme pour les autres écrivains-pacifistes adulés des médias européens, est de continuer encore et toujours à accuser le gouvernement et l’Etat d’Israël, et à s’opposer à toute action militaire de Tsahal, à Gaza ou en Iran.

 

(A suivre...)

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27 juin 2017 2 27 /06 /juin /2017 20:19
Les refus de Grigori Perelman, de Philippe Zaouati : un éloge de la liberté

11 novembre 2002 : Grigori Perelman, célèbre mathématicien, établit avec brio sa démonstration de la Conjecture de Poincaré, une des plus fameuses énigmes des mathématiques modernes. Quelques années plus tard, il est largement salué pour ses recherches. Pourtant, il décline la prestigieuse médaille Fields et persiste à ne pas vouloir quitter Saint-Pétersbourg, en dépit de l’insistance de John Ball, président de l’Union mathématique internationale, venu spécialement le rencontrer pour tenter de le convaincre d’accepter cette médaille, considérée comme l’équivalent du “Prix Nobel” en mathématiques…


A partir de ces faits historiques, Philippe Zaouati a construit un roman tout en finesse et en subtilité, qui décrit la rencontre entre les deux mathématiciens et la relation qui s’instaure entre eux. Parti pour convaincre Perelman d’accepter la médaille Fields, Ball va découvrir, au-delà de l’image que lui ont accolée les médias et les membres de la communauté scientifique, un homme et son monde intérieur. Vivant reclus auprès de sa mère dans un quartier populaire de la banlieue de Saint-Pétersbourg, le mathématicien a la réputation d’un génie solitaire, d’un ermite ou d’un autiste. Mais derrière les qualificatifs, qui est vraiment Grigori Perelman ?

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Pour répondre à cette question, l’auteur fait appel à son imagination, mais aussi à sa propre sensibilité et au témoignage de John Ball, qu’il a rencontré. Le résultat est un portrait qui, à défaut de pouvoir juger de sa fidélité (car il s’agit d’un roman) s’avère passionnant. Au-delà de son intérêt romanesque, le livre de Philippe Zaouati nous offre aussi une réflexion sur l’état actuel de la science, et sur les contradictions de plus en plus visibles entre sa vocation (la recherche de la vérité, ou du moins d’une certaine vérité du monde) et l’institution scientifique, ou ce que François Lurçat appelait la “social-science”.

 

Le “refus” de Grigori Perelman est tout autant celui des honneurs inutiles et des récompenses, qu’il méprise, que celui du rôle social (et politique) que l’institution scientifique et la communauté scientifique veulent lui faire assumer. Esprit libre, ayant grandi dans un pays où la liberté est d’autant plus appréciée qu’elle est chèrement acquise, il n’entend pas y renoncer. En ce sens, le beau roman de Philippe Zaouati est aussi un vibrant éloge de la liberté de l’homme et de son irréductible humanité.

 

Pierre Lurçat

 

Philippe Zaouati, Les refus de Grigori Perelman, éditions Pippa 2017.

 

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22 mai 2017 1 22 /05 /mai /2017 14:38
“Attendez-moi métro République”, de Hanan Ayalti - Un grand roman d’amour traduit du yiddish

 

Les éditions L’Antilope ont entrepris depuis quelques mois de faire découvrir au lecteur francophone des auteurs juifs méconnus écrivant en hébreu et en yiddish. Parmi leurs récentes parutions, signalons le livre passionnant d’Eran Rolnik, Freud à Jérusalem, qui relate avec érudition et talent l’histoire de l’introduction de la psychanalyse au sein du Yishouv dans la période mandataire.

 

Dans un genre très différent, le roman de Hanan Ayalti, Attendez-moi métro République, traduit du yiddish par Monique Charbonnel-Grinhaus, est un grand roman d’amour sur fond d’occupation de Paris et de résistance. Le héros, Jacques Sokolovski, juif polonais dont les parents ont immigré en France entre les deux guerres, se trouve pris dans l’effervescence politique du Paris des années 1930, avant d’être happé par la guerre et ses tragédies.

 

L’auteur, né en Pologne en 1910 sous le nom de Khonen Klenbort, a milité dans les rangs de l’Hashomer Hatzair à Bialystok, comme le relate Gilles Rozier, son éditeur, dans une préface intéressante. Il rejoint son frère en Eretz-Israël en 1934, et adopte comme lui le nom d’Ayalti, en référence au kibboutz Ayelet Hashahar (“l’étoile de l’aube”) en Galilée dont son frère était un des membres fondateurs. Le jeune Hanan, partisan d’un sionisme d’obédience marxiste, rejoint ensuite le kibboutz Binyamina, plus conforme à son idéologie, puis gagne Tel-Aviv et se rapproche du parti communiste, ce qui lui vaut d’être arrêté par la police britannique et expulsé du pays.

 

A Paris, il écrit dans le journal yiddish Naye Presse, qui l’envoie comme correspondant couvrir la guerre d’Espagne, où il perdra ses dernières illusions sur le communisme. Il réussit à quitter la France en pleine guerre avec sa femme, Lotte, allemande rencontrée par l’intermédiaire d’Hannah Arendt, qui travaille alors à Paris pour l’alyah des jeunes. Ils parviennent à gagner ensemble Montevideo. Son roman Tate und Zun (Père et fils), écrit en pleine guerre, paraît sous forme de feuilleton dans le quotidien yiddish de Buenos Aires, avant d’être édité en livre (ce qui vaudra à son auteur un prix littéraire).

 

Comme l’auteur l’a confié dans une interview, il s’agit avant tout d’un roman d’amour, qui se déroule sur fond de guerre et dont une partie est autobiographique. Le souffle épique, la description très évocatrice des lieux et événements et l’empathie de l’auteur pour ses personnages confèrent à Hanan Ayalti les qualités d’un très grand romancier. Il faut rendre hommage aux éditions L’Antilope pour leur travail et leur engagement au service des lettres juives.

Pierre Lurçat

http://www.editionsdelantilope.fr/hanan-ayalti_sa-vie-est-un-roman/



 

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17 mai 2017 3 17 /05 /mai /2017 13:58
Nouveau en librairie : Les Refus de Grigori Perelman, de Philippe Zaouati

11 novembre 2002 : Grigori Perelman, célèbre mathématicien, établit avec brio sa démonstration de la Conjecture de Poincaré. Quelques années plus tard, il est largement salué pour ses recherches. Pourtant, il décline la prestigieuse médaille Fields et persiste à ne pas vouloir quitter Saint-Pétersbourg, en dépit de l’insistance de John Ball.

 

 

 

Le monde des mathématiques semble fermé, obscur. John Ball, pourtant président de l'Union mathématique internationale, va s'apercevoir, en tentant de convaincre le grand vainqueur de la médaille Fields, qu'il y avait une multitude de choses qu'il ignorait. À mesure de ses échanges avec lui, John Ball parvient à pénétrer dans l'âme de l'énigmatique Grigori Perelman. À notre tour, nous sommes plongés à notre tour dans l'esprit tourmenté d'une personne qui préfère la vie simple et recluse au prestige de ses découvertes. On connaît déjà le fin mot de l'histoire, son refus perpétuel à être glorifié par le public, et pourtant il reste tout à apprendre de ce personnage à l'étonnante complexité.

 

« Elle a dû oublier. Sa mémoire est encore vive pour son âge, mais elle a dû oublier les détails. Moi, […] de façon générale, j'oublie peu.

" Grigori s'attache trop aux détails ", disait maman quand j'étais petit. Depuis, j'ai découvert la forme de l'univers, ce n'est pas un détail ».

 

 

L’AUTEUR

 

Philippe ZAOUATI est président d'une filiale d'un grand groupe bancaire spécialisé dans la finance environnementale. Il a publié plusieurs essais et deux romans.

Pour la rédaction de son roman, Les refus de Grigori Perelman, Philippe Zaouati s'appuie sur un échange qu'il a eu avec John Ball lui-même, au cours duquel il a pu en apprendre tant sur les motivations profondes de Perelman que sur son autisme supposé et la relation qu'il entretenait avec sa mère, ainsi que les raisons de son refus. John Ball l’informe toutefois de choses qu'il gardera confidentielles.

 

« Je tiens ces quelques détails de John Ball lui-même. […] " Je suis de passage à Paris la semaine prochaine, dînons ensemble ", écrivait-il. C'est ce que nous fîmes ».

 

http://pippa.fr/Les-Refus-de-Grigori-Perelman

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23 avril 2017 7 23 /04 /avril /2017 08:18

51EJ8aUmGpL._SL500_AA300_-copie-1.jpgPour ceux qui croient en la littérature, la découverte d’un grand roman est comme une rencontre amoureuse : on s’attache au livre jusque dans ses moindres détails et on se souvient avec émotion des instants passés en sa compagnie… Rares sont évidemment les livres qui nous font passer de tels moments, car la production littéraire contemporaine est marquée par l’inflation et la médiocrité, en France comme ailleurs. « Tout ce que je suis », d’Anna Funder, est un de ces livres qui vous marquent et vous transforment.


L’auteur, née à Melbourne en 1966, vit aujourd’hui à Sydney. Elle a publié en 2008 son premier roman, Stasiland, inspiré de son séjour à Berlin, qui a rencontré un grand succès international. On retrouve dans Tout ce que je suis certains des ingrédients déjà utilisés par Funder dans Stasiland : l’histoire omniprésente et la description de l’atmosphère caractéristique des régimes totalitaires. Tout ce que je suis relate en effet la tentative désespérée d’un petit groupe de militants juifs antinazis d’alerter le monde sur la menace grandissante du régime hitlérien, d’abord en Allemagne, puis de Londres où ils sont réfugiés.


L’auteur a choisi d’utiliser le procédé de la double narration, donnant successivement la parole à deux des principaux personnages : la première, Ruth, est une vieille femme qui revit sa jeunesse dans sa chambre d’hôpital (« Quand Hitler arriva au pouvoir, j’étais dans mon bain. Notre appartement donnait sur le Schiffbauerdamm, en plein cœur de Berlin »). Le second, Ernst Toller, est un écrivain et militant auquel ses pièces de théâtre ont valu une grande renommée entre les deux guerres, qui relate ses souvenirs depuis son exil new-yorkais.

 

TOLLER-SHOLEM-ASH.jpg

Ernst Toller (au centre) - à droite, l'écrivain yiddish Sholem Asch

 

La plupart des héros du livre sont des personnages réels, et l’idée même du roman est née de la rencontre entre Anna Funder et Ruth Blatt. Mais tout le talent de l’auteur est d’avoir su se servir de cette trame historique pour écrire un roman qui se lit comme un véritable thriller, en entraînant le lecteur sur les traces de ses personnages, dont on suit le combat incessant et la chute inexorable, face à un ennemi beaucoup plus puissant qui ne recule devant aucun moyen. La véritable héroïne du livre, Dora Fabian, était une journaliste et militante antinazie qui fut assassinée dans des circonstances mystérieuses à Londres, en 1943. L’intrigue politique se double dans le roman de Funder d’une intrigue amoureuse, au fil des relations compliquées qui se nouent entre les principaux protagonistes.

 

ANNA-FUNDER.jpgBien plus qu’un témoignage sur une époque mouvementée, il s’agit donc d’une authentique œuvre romanesque dans laquelle l’histoire sert de toile de fond, et où la véracité des personnages est indépendante de leur vérité historique. Anna Funder a pourtant entrepris des recherches approfondies pour écrire son livre, mais elle parvient à s’émanciper de la trame historique pour donner à son œuvre un souffle romanesque qui emporte le lecteur.


 

(Photo ci-dessus : Anna Funder)

 

Outre ses qualités littéraires, Tout ce que je suis présente un intérêt politique très actuel : il montre comment une poignée d’hommes et de femmes courageux peuvent tenter d’infléchir le cours des événements, en l’occurrence sans y parvenir. Il nous rappelle ainsi que l’ascension du régime hitlérien, que l’on considère a posteriori comme irrésistible, fut aussi le fruit de l’aveuglement des démocraties européennes. Tout ce que je suis a rencontré un grand succès tant en Australie, où il a été couronné Meilleur Livre de l’année 2012, qu’au Royaume-Uni. Gageons qu’il sera également bien accueilli par le public francophone.

Pierre Itshak Lurçat

Anna Funder, « Tout ce que je suis », 490 pages, 23 euros, éditions Héloïse d’Ormesson.

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18 avril 2017 2 18 /04 /avril /2017 19:42
Hamed Abdel-Samad: “S’il était possible de réformer l’islam, on l’aurait fait il y a des siècles”

Après deux ans d’attente, Le fascisme islamique sort enfin en France. Le politologue germano-égyptien y revient sur les vraies origines de l’islam politique et dresse un parallèle entre le fascisme et l’islamisme.

Le fascisme islamique a failli ne pas être publié en France. Initialement achetés par Piranha, les droits d’auteur ont finalement été cédés à Grasset. Le premier en a reporté la publication après chacun des attentats survenus en France entre 2014 et 2016, jusqu’à se désister après celui de Nice. “Dans un email, il m’a expliqué qu’il était incapable de protéger ses employés, que mon livre allait attiser la haine contre les musulmans et être instrumentalisé par l’extrême droite. S’il s’était contenté de me dire qu’il avait peur, je l’aurais compris. Mais là, il a pris sa lâcheté pour une vertu”, raconte l’auteur. Qu’est-ce qui rend ce livre potentiellement dangereux ? On connaissait les liens entre Amin Al Husseini et Adolf Hitler. L’ancien mufti de Jérusalem avait même recruté des musulmans bosniaques pour le compte des divisions SS. Ce que nous apprend Hamed Abdel-Samad, c’est que le fondateur des Frères musulmans, Hassan El Banna, entretenait des relations suivies avec Al Husseini au moins à partir de 1927, soit un an avant la création de la confrérie, qui n’aurait d’ailleurs pas existé sans la bénédiction du mufti. Le penseur germano-égyptien y trace également les similitudes entre l’islam politique — “ou l’islam tout court”, comme il aime à le rappeler — et l’idéologie fasciste, ainsi que les liens entre la confrérie et le nazisme. Fils d’imam et lui-même ancien membre des Frères musulmans dans sa jeunesse, Hamed Abdel-Samad est devenu, en Allemagne, une figure médiatique de la critique de l’islam, ce qui lui a valu plusieurs fatwas et menaces de mort, au point d’être contraint de vivre sous protection policière. Dans le monde arabe, il est surtout connu pour sa chaîne YouTube, Hamed TV, et sa série de vidéos “Box of Islam” dont la dernière en date est titrée “L’islam n’a pas besoin d’un Martin Luther, mais d’une Coco Chanel”.

Telquel: Qu’est-ce qui vous a motivé à écrire ce livre ?

Hamed Abdel-Samad: Puisque je vis en Allemagne depuis 20 ans, j’ai étudié l’histoire de l’Allemagne et celle du nazisme. Avant Le fascisme islamique, j’ai écrit des livres sur l’islam politique, et pendant mes recherches, j’ai noté que les auteurs occidentaux qui ont écrit sur la question s’accordent à dire qu’il s’agit là d’un phénomène nouveau qui est venu comme réaction au colonialisme. J’ai refusé cette simplification et décidé d’écrire un livre où je démontre les racines idéologiques de l’islam politique. J’étais parti avec cette idée-là, avant que d’autres repères commencent à se dessiner. J’ai remarqué alors des similitudes à la fois étranges et prononcées entre l’islam politique et le fascisme tel qu’il s’est développé en Allemagne et en Italie durant la première moitié du siècle dernier.

Sur quels points a porté votre comparaison de l’islam politique avec le fascisme et le nazisme ?

D’abord dans l’idéologie elle-même. Ils partagent une vision manichéenne du monde : le bien contre le mal, et les croyants contre les mécréants. L’islam place les musulmans au-dessus du reste de l’humanité, car ils sont “la meilleure communauté qu’on ait fait surgir pour les hommes” (Al Imran, 110) et le nazisme a fait de même avec la race aryenne. Dans le Coran, “Al Mouchrikoun (les associateurs) ne sont qu’impuretés” (Attawba, 28), “Ils ne sont en vérité comparables qu’à des bestiaux. Ou plutôt, ils sont plus égarés encore du sentier” (Al furqan, 44). Les nazis appelaient les juifs “untermenschen”, ou sous-hommes, et les comparaient à des insectes et des vermines. Il y a en commun un mépris pour l’ennemi au point de le déshumaniser, et c’est la première étape de la justification de son extermination. Ces idéologies voient en la guerre une ordonnance sacrée. Pour les fascistes, la mort sur le champ de bataille est un honneur, et l’islam voit le jihad comme une fin en soi. Dans le Coran, “Allah a acheté des croyants, leurs personnes et leurs biens en échange du Paradis. Ils combattent dans le sentier d’Allah : ils tuent et ils se font tuer” (Attawba 111), et dans un hadith authentifié, Mohammed a dit : “Quiconque meurt sans avoir combattu et sans en avoir jamais eu le désir meurt en ayant l’un des traits caractéristiques de l’hypocrisie” (1341, Mouslim).

Ensuite, ils se ressemblent dans la structure. L’idée des milices comme moyen de protéger l’idéologie et effrayer les ennemis — “Et préparez contre eux tout ce que vous pouvez comme force et comme cavalerie équipée, afin d’effrayer l’ennemi d’Allah et le vôtre”, (Al Anfal, 60) —, et le principe du guide suprême, un chef inspirant, infaillible, incritiquable et sacré, un Führer ou un Duce, que les musulmans ont en la personne du Prophète.

Enfin, ils partagent les mêmes buts : la domination mondiale et la rééducation de la société, car pour eux cette entité est perverse. L’islam et le fascisme ne font pas de différence entre l’individu et la société, ils se mêlent des détails les plus précis de la famille nucléaire et veulent la ramener à son état pré-moderne, avec l’homme comme chef de famille et une distribution traditionnelle des rôles entre les deux sexes.

Dans votre livre, vous soutenez que Hassan El Banna s’est largement inspiré d’Adolf Hitler dans sa conception de la confrérie des Frères musulmans. En quoi se manifeste cette influence ?

Par exemple, après la création de leur confrérie en 1928, les Frères musulmans ont constitué des milices calquées sur les modèles nazi et fasciste, et il y avait des similitudes non seulement dans l’idéologie, mais aussi dans l’organisation. Les scouts de Hassan El Banna, — qu’il appelait les “Jawala”— ont été inspirés par les jeunesses hitlérienne et mussolinienne, si bien que ses membres portaient eux aussi des blouses brunes et noires. Hitler parlait de “Weltherrschaft”(domination du monde), et El Banna de “Oustadiyat al âalam” (le professorat du monde). Ali Âachmaoui, ex-chef des renseignements secrets des Frères, a écrit dans ses mémoires (L’histoire secrète des Frères musulmans, publié en 2006, ndlr) que cet organe a été inspiré à El Banna par la Gestapo.

Est-il vrai que Hitler s’était converti à l’islam et a adopté le nom de Hadj Mohammad Hitler ?

Les Frères musulmans jouaient sur tous les fronts. Tantôt ils le faisaient avec les Britanniques, tantôt avec les Allemands. Ils ont fait la propagande d’Hitler en Égypte en répandant la rumeur sur sa conversion à l’islam. Ils ont aussi dit qu’il a effectué son pèlerinage à La Mecque en secret, qu’il s’appelait désormais Hadj Mohammad Hitler et que, quand il prendra Le Caire, il épargnera les mosquées puisqu’il est un musulman, et donc un unificateur, et son but est de mettre fin à l’occupation britannique. Et mon livre comporte les références qui prouvent la coopération directe entre les Frères et les nazis.

Vous dites aussi qu’il y avait un but commun entre les Frères musulmans et les nazis consistant à affaiblir la présence britannique en Afrique du Nord. Quel était leur vrai projet dans la région ?

Les Frères musulmans voulaient s’étendre, et pour ce faire, ils étaient prêts à collaborer avec le diable lui-même. Et, malheureusement, ils ont réussi. Si le PJD existe au Maroc et Ennahda en Tunisie, c’est parce qu’ils sont les produits de ce vieux projet d’expansion.

Aujourd’hui, comment les Frères musulmans voient-ils leur relation avec le nazisme ?

Ils ont changé de couleur. À l’apogée du fascisme et du nazisme, Hassan El Banna couvrait d’éloges Hitler et Mussolini et admirait leur manière de mener leurs peuples vers la victoire et la grandeur. Mais à partir de 1948, il s’est mis à qualifier les deux mouvements d’échecs, et à répéter que la solution ultime était l’islam. Lors d’une conférence en Allemagne, une personne du public a demandé à Tariq Ramadan s’il était vrai que son grand-père était l’ami d’Amin Al Husseini et un grand admirateur d’Hitler, il a nié tout en bloc. Il se trouve qu’une photo datant de 1927 sur laquelle Hassan El Banna et Amin Al Husseini posaient ensemble figurait dans les archives du site des Frères ikhwanonline.info. Au lendemain de cette conférence, cette photo a été supprimée. Amin Al Husseini a une très mauvaise réputation en Europe, c’est un criminel de guerre qui a échappé à la punition en se réfugiant en Égypte.

Que pensez-vous de Tariq Ramadan ?

Tariq Ramadan essaie de moderniser l’idéologie de la confrérie en disant qu’elle n’est pas incompatible avec la démocratie. Mais ce système a été vivement critiqué par El Banna dans Rissalat Annour (La lettre de la lumière), où il a exhorté le roi Farouk à dissoudre tous les partis politiques de peur qu’ils n’attisent la fitna dans la nation. Il lui a dit qu’il ne devait rester qu’un seul parti, celui de l’islam et d’Allah. L’idée du parti unique est un autre point commun avec le fascisme. Les Frères refusaient catégoriquement la démocratie, jusqu’à ce qu’ils découvrent que le seul moyen d’accéder au pouvoir était à travers les urnes.

Comment jugez-vous la manière avec laquelle l’Occident gère le radicalisme islamique ?

C’est un mélange d’intérêt, de peur et de naïveté. L’intérêt politique et économique entre l’Occident d’un côté, et les pays du Golfe, la Turquie et l’Afrique du Nord de l’autre. La peur du terrorisme et la crainte que les musulmans qui vivent déjà dans ces sociétés occidentales ne servent de cheval de Troie à des dirigeants islamistes comme Recep Erdogan. À titre d’exemple, face au refus des Pays-Bas de permettre à l’AKP de mener sa campagne électorale sur son sol, un membre du parti islamiste turc avait déclaré que “les Pays-Bas ne comptent que 48 000 soldats, mais il y a 400 000 Turcs sur place. Nous pouvons facilement envahir le pays pour peu que nous le décidions”. La gauche occidentale est devenue extrêmement naïve, elle considère ces islamistes comme des opprimés, et croit en leur discours de victimisation. Ces gens-là attaquent mes écrits plus que les musulmans eux-mêmes, ils me traitent de raciste alors que je critique les idées, pas les groupes ethniques. D’ailleurs, les musulmans ne sont pas un groupe ethnique homogène.

À chaque caricature ou critique, les musulmans dans le monde réagissent de manière violente. Quelle est l’origine de cette hypersensibilité ?

Il y a un énorme décalage entre notre identité fantasmée et notre réalité objective, entre notre passé et notre présent. Nos livres d’histoire nous font croire que tous les musulmans sont des Saladin, des Qutuz et des Tariq Ibn Ziad. Des chevaliers vaillants — mashallah — capables de conquérir l’Andalousie et l’Afrique du Nord, et qui ne sont que virilité, jeunesse et fierté. La vérité actuelle c’est la pauvreté, le déni, l’ignorance et la frustration sexuelle. Nous n’arrivons pas à accepter notre nouveau rôle. Allah a dit que nous sommes “la meilleure communauté qu’on ait fait surgir pour les hommes”, alors comment osent-ils se comporter avec nous de la sorte ? D’autant que le Coran et le Hadith ont implanté dans nos têtes cette idée du mécréant sale qui veut éteindre la lumière de Dieu.

Croyez-vous en la possibilité d’une réforme de l’islam ?

S’il était possible de réformer l’islam, on l’aurait fait il y a des siècles. L’islam est une entité ultra-sacralisée, qui oserait réformer la parole d’Allah ? De plus, il n’y a pas d’autorité centrale responsable de l’islam, comme c’est le cas pour les Églises catholique et orthodoxe. La religion est devenue notre unique source identitaire, et il y a une forte volonté de la préserver. L’islam est fondamentalement incompatible avec la laïcité, car c’est un héritage qui mélange la religion avec l’économie, la politique et le militarisme, et il complique les relations avec quiconque n’est pas musulman. Et, personnellement, je ne crois pas en la salvation collective. Ce que nous pouvons réformer en revanche, c’est la pensée individuelle. Si nous considérons l’islam comme un supermarché, nous ne pourrons pas améliorer l’endroit ou ses marchandises, mais nous pouvons améliorer le comportement du consommateur de sorte qu’il ne choisisse pas les produits périmés.

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16 avril 2017 7 16 /04 /avril /2017 16:42
Rencontre avec Waleed al-Husseini, Palestinien dissident de l’islam

Palestinien réfugié en France depuis quelques années, Al-Husseini préside le “Conseil des ex-musulmans de France”, composé “d’athées, de libre-penseurs, d’humanistes et d’ex-musulmans qui prennent position pour encourager la raison, les droits universels et la laïcité”. Il vient de publier un livre au titre éloquent : Une trahison française – Les collaborationnistes de l’islam radical devoilés* (Editions Ring). Dans son précédent ouvrage, Blasphémateur ! Les prisons d’Allah* (Grasset 2015), il racontait son parcours, qui l’a conduit de Qalqilya en Cisjordanie, à Paris, où il a trouvé refuge après avoir connu les geôles de l’Autorité palestinienne.

Contrairement à un cliché qui a la vie dure en Occident, l’Autorité palestinienne de Mahmoud Abbas n’est pas plus laïque et tolérante que le régime dirigé par son rival, le Hamas, dans la bande de Gaza… En 2010, Waleed al-Husseini a ainsi été emprisonné pendant 10 mois par l’Autorité palestinienne, accusé du “crime” d’avoir publié sur son blog des articles critiquant l’islam et revendiquant son identité de Palestinien athée. Ayant fui l’obscurantisme et les tortures dans sa patrie palestinienne pour se réfugier en France, Al-Husseini relate dans son dernier livre la déception qu’il a éprouvée à l’égard de son pays d’accueil, dans laquelle il pensait trouver un havre de liberté et de défense de la laïcité.

En même temps que le récit de ses déconvenues, Une trahison française est une analyse décapante et convaincante de la somme de faiblesses, d’incompréhension, de compromissions intellectuelles et politiques et de lâcheté, qui ont abouti à la situation actuelle. Le livre d’Al-Husseini, sous-titré “Les collaborationnistes de l’islam radical dévoilés”, ne contient pourtant aucun nom de ces “collabos”. Il ne s’agit pas d’un pamphlet ou d’un brûlot anti-islam, mais d’un ouvrage de réflexion et d’analyse, qui offre un tableau informé de la situation de la France à l’égard de l’islam. Observateur venu d’un pays musulman, Waleed al-Husseini porte un regard lucide et acéré sur l’état actuel de la France, ne s’encombrant pas de précautions oratoires pour dire ce qu’il pense et nommer les choses par leur nom.

Il rejette ainsi la notion d’un “islam modéré”, tout comme il récuse l’idée que l’islam serait majoritairement pacifique.

“En arrivant en France, relate-t-il, j’ai découvert le terme de ‘musulman modéré’, alors que dans ma Cisjordanie natale, ce terme n’existe pas, comme il n’existe pas dans les autres pays arabes et musulmans”.

Sa critique ne vise pas seulement les manifestations contemporaines de l’islam politique et guerrier (des Frères musulmans à Daech) mais remonte aux fondements d’une religion qui a d’emblée mêlé le politique et le religieux et n’a pas (encore?) réussi à accomplir sa réforme. Face à l’Etat islamique, l’erreur commise par les grandes puissances est selon lui de vouloir “éradiquer Daech, en tant que mouvement terroriste extrémiste”, sans s’attaquer à “ce que véhicule son idéologie, qui n’est autre que l’islam”. Cette affirmation radicale est toutefois tempérée par la distinction qu’il établit entre l’islam, foncièrement violent, et les musulmans : “Daech représente l’islam dans sa forme politico-religieuse, et non les musulmans en tant qu’individus”.

Al-Husseini ne rejette pas pour autant la possibilité d’une réforme de l’islam, qu’il appelle de ses voeux. Mais celle-ci ne pourra venir à son avis qu’après la défaite de l’islam politique. On est très loin du discours apaisant sur l’islam de la plupart des politiques et des intellectuels français, auxquels il ne ménage pas ses critiques. Le reproche principal qu’il leur adresse est d’avoir cédé sur la laïcité, principal rempart de la République contre la vague montante de l’islamisation. Au lendemain des attentats de Charlie Hebdo et de l’Hyper casher, explique-t-il, “certains politiciens ont eu le culot de réclamer la réforme de la loi sur la laïcité pour la conformer aux exigences des musulmans”.

Cette “trahison” est avant tout, à ses yeux, celle des intellectuels français (de gauche notamment), dont la plupart n’ont jamais fait l’effort de comprendre l’islam et son projet politique. Il fait ainsi remonter la “décadence des intellectuels français” au soutien manifesté par Michel Foucault à la révolution islamique en Iran, dès 1978. Parmi les causes de cette cécité volontaire, Waleed al-Husseini pointe également du doigt le pacifisme de l’Occident, qui a “sacrifié ses valeurs” de laïcité et d’égalité des sexes, au nom de la cohabitation avec l’islam. Rejoignant l’analyse de la philosophe Alexandra Laignel-Lavastine, il estime ainsi que la peur du terrorisme et le refus de la guerre sont parmi les causes des victoires de l’islam en Occident.

Livre de combat, Une trahison française est un appel salutaire à une véritable défense active de la laïcité, “avant qu’il ne soit trop tard”.

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11 avril 2017 2 11 /04 /avril /2017 22:33

Un livre important dont nous reparlerons. P.L.

 

Une guerre se gagne d'abord dans les esprits. Mais au nom de quel héritage et pour quels idéaux les Européens seraient-ils encore prêts à se battre ? Cette question est la seule qui vaille. Surtout face à un adversaire qui possède, lui, de la transcendance hideuse et mortifère à revendre. Dès 2002, avec une cruelle ironie, Philippe Muray invitait les djihadistes à "craindre le courroux de l'homme en bermuda". Il annonçait la suite en ces termes : nous serons les plus forts car nous sommes les plus morts. Souhaitons-nous lui donner raison ? Ou au contraire nous arracher au somnambulisme, au déni et à la lâcheté dans lesquels nous nous complaisons depuis "Charlie" ? Après le succès de La Pensée égarée. Islamisme, populisme, antisémitisme : essai sur les penchants suicidaires de l'Europe, salué comme un livre "prophétique" à "l'écriture étincelante", la philosophe Alexandra Laignel-Lavastine signe ici un manifeste choc et courageux.

Docteur en philosophie, historienne, essayiste, longtemps critique au journal Le Monde, Alexandra Laignel-Lavastine a reçu le Prix de l’Essai européen en 2005 et la Ménorah d’or 2016 pour l’ensemble de son oeuvre. Elle est l’auteur d’une dizaine d’ouvrages, la plupart traduits à l’étranger.

Pour quoi serions-nous encore prêts à mourir ? : Pour un réarmement intellectuel et moral face au djihadisme, Alexandra Laignel-Lavastine
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5 avril 2017 3 05 /04 /avril /2017 09:00

 

A Alain Etchegoyen (1952-2007)

In Memoriam

 

Quand la secrétaire de l’association des Amis de Jérusalem en France m’avait appelé pour me proposer de venir présenter mon dernier livre au salon de Limoges et d’y donner une conférence devant la branche locale de l’association, j’avais tout d’abord été quelque peu réticent.  Cette ville de province, où je n’étais jamais allé, évoquait pour moi le décor suranné d’un roman de Vialatte, m’inspirant un sentiment mêlé d’ennui et de nostalgie pour la France de mon enfance ; celle que j’avais quittée plus de vingt ans auparavant pour aller vivre en Israël.

 

J’acceptai pourtant de m’y rendre, à contre-coeur. Dans le train de l’aller - composé de vieux wagons à compartiments de lits-couchettes, reconvertis pour l’occasion, car c’était un jour de grands départs - Julia me raconta un souvenir d’un voyage en train  en Italie, en classe préparatoire, au cours duquel elle s’était fait dérober tout l’argent de poche de ses vacances, mille francs de l’époque. Notre professeur de philosophie avait spontanément organisé une collecte parmi les élèves pour qu’elle ne reste pas entièrement démunie. “C’était un homme très généreux”, me dit-elle, et ce souvenir ranima en moi celui d’autres anecdotes de cette époque déjà lointaine où nous fréquentions le même lycée parisien.

 

“Comment lui rendre hommage ?” me demandai-je en repensant à cet enseignant talentueux, qui était disparu il y avait tout juste dix ans, en pleine force de l’âge, trop tôt enlevé à l’affection des siens. Essayiste et chef d’entreprise à ses moments perdus, pédagogue aimant son métier, mais aussi la bonne chère, le bon vin et les plaisirs de la vie, il avait même été un temps commissaire au Plan du gouvernement, brève incursion dans la politique pour ce brillant touche-à-tout qui n’avait rien du philosophe enfermé dans sa tour d’ivoire. Ces facettes multiples me semblaient rétrospectivement témoigner d’un appétit de vivre hors du commun, comme s’il avait voulu éperdument combler, de manière inconsciente, une existence trop brève.

 

*

*    *

 

 

A notre arrivée à Limoges, nous fûmes accueillis par le président de l’association Israël-Limousin, André C., homme affable qui se présenta à nous comme un “catho” ami d’Israël et nous emmena directement au salon du Livre, hébergé sous un immense chapiteau sur la grand-place devant la gare. Le stand de l’association avait été placé - choix malencontreux ou peut-être délibéré des organisateurs - à côté de celui d’une association pro-palestinienne locale, recouvert d’affiches aux couleurs criardes et de slogans haineux, qui était tenu par deux Juifs, sans doute habités par cette tristement célèbre maladie, jadis décrite par Theodor Lessing dans son ouvrage La haine de soi juive. Tandis que la foule défilait devant la petite table couverte de livres d’auteurs israéliens ou juifs, ne s’y arrêtant guère, car elle se portait surtout vers les quelques écrivains vedettes invités du Salon, j’écoutai le président de l’association me raconter comment les habitants de la région avaient sauvé pendant la guerre près de 600 enfants juifs, cachés par leurs parents, dont la plupart n’étaient pas revenus des camps.

 

Il me fit ensuite le récit de l’aventure éphémère du kibboutz Ma’har, fondé au début des années 1930 par le mouvement sioniste Hashomer-Hatzaïr dans le village au nom prédestiné de “Jugeals-Nazareth”, pour accueillir des jeunes Juifs d’Allemagne et leur inculquer des rudiments d’agriculture, avant leur “montée” en Eretz-Israël (qu’on appelait encore à l’époque Palestine). Malgré l’intégration parfois délicate au sein de la population locale et le manque de soutien des institutions juives françaises, cette expérience s’avéra être une réussite, et le kibboutz corrézien parvint à se maintenir jusqu’en 1935, date de sa fermeture sur ordre préfectoral. Ses membres s’installèrent ensuite dans le kibboutz d’Ayelet Hashahar (“L’étoile de l’aube”), en Haute-Galilée.


 

Un kibboutz au coeur du Limousin ! Cette histoire me parut presque trop belle pour être vraie. Originaire de Bretagne, André avait grandi juste au lendemain de la guerre à Strasbourg, où il avait côtoyé des jeunes orphelins de la Shoah, partis eux aussi avec le mouvement de l’alyah des jeunes en Israël, où il leur avait rendu visite dans les années 1950, âgé de seulement 15 ans. C’était sa première visite en Israël, mais son amour pour le pays avait des racines plus anciennes. Son père avait en effet, comme il lui avait raconté bien des années plus tard, été volontaire pendant la guerre d’Indépendance au sein du Mahal, le bataillon des volontaires venus de l’étranger, où ses aptitudes de spécialiste du chiffre avaient été précieuses pour la jeune armée juive assaillie par les armées de quatre pays ennemis, supérieures en nombre et en armement.

 

 

Le lendemain midi, attablés dans un bon restaurant de la ville, nous accompagnâmes notre repas d’un Pouilly fumé, et Julia me raconta comme “Etché”, encore surnommé “le maître”, les avait initiés à la dégustation des vins de Loire, joignant l’utile à l’agréable car les pays de Loire étaient cette année au programme des concours. Contrairement à mon professeur de philo de Terminale, qui vivait reclus dans son monde intérieur, fait d’idées platoniciennes et de concepts kantiens, notre prof de classe préparatoire alliait le goût des abstractions à celui des choses bien terrestres, comme la vigne ou le rugby. A l’époque, je ne comprenais pas comment ces penchants si différents pouvaient aller de pair, mais avec le recul du temps et la maturité, il me sembla que sa manière de vivre et d’enseigner était tout aussi justifiée - et sans doute plus proche de la conception juive - que celle, beaucoup plus traditionnelle et ascétique, de mon professeur de lycée. “Qu’aurait-il pensé de nous voir ici réunis ?”, demandais-je à Julia en portant un toast à la mémoire de notre ancien professeur. “Il aurait partagé notre joie, en saluant la vie si riche et pleine de surprises”, me répondit-elle sans hésitation, en levant son verre. “Le’haïm!”, à la vie !

 

Pierre Lurçat



 

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31 mars 2017 5 31 /03 /mars /2017 16:20

En hommage à l'écrivain disparu il y a vingt ans, dont les livres continuent de nous faire rêver, et à la mémoire de Madeleine Neige (1925-2011) qui a fait pénétrer le lecteur français dans l’univers enchanté de Shahar

 

David-Shahar--photo-de-Yehoshua-Glotman.JPGDavid Shahar (1926-1997) est sans doute le seul écrivain israélien dont une rue de France porte le nom : la rue David Shahar se trouve à Dinard, en Ile-et-Vilaine. Ceux qui ont eu la chance de croiser l’écrivain, en France ou en Israël, se souviennent de sa casquette de marin, éternellement vissée sur son crâne… Il ne s’agissait pas d’un simple accoutrement mais de la marque de son attachement profond pour la Bretagne, qui transparaît dans son œuvre à plusieurs endroits.

 (Photo ci-contre : David Shahar, par Y. Glotman)

Shahar n’est pourtant pas le seul écrivain israélien qui ait séjourné longuement en France : de nombreux écrivains ont, depuis 1948, éprouvé une attirance pour la France, ses paysages, sa culture, sa gastronomie… Citons, parmi d’autres, les noms de Haïm Gouri, d’Amos Kenan ou de Yéhoshua Kenaz *.

 

UN ETE RUE DES PROPHETES.jpgShahar a non seulement passé de longues périodes en France – et notamment en Bretagne où habitait son amie et traductrice, Madeleine Neige – mais il est aussi devenu, grâce à cette dernière,  un auteur reconnu en France, où son œuvre publiée chez Gallimard jouit d’une notoriété presque plus grande qu’en Israël. Il rapporte à ce sujet cette anecdote : un écrivain français en visite en Israël fit un jour la réponse suivante à un journaliste, qui lui demandait s’il avait lu des auteurs israéliens :

 

« Je suis navré, je n’ai jamais rien lu qui soit écrit par un Israélien ; par contre je connais les livres de quelqu’un qui dit s’appeler David Shahar, mais c’est un Français, c’est évident ! ». Shahar considère cette anecdote comme un hommage à sa fidèle traductrice, et il parle à ce sujet d’une « sympathie évidente entre la langue hébraïque et la langue française ».

 

La Bretagne apparaît à plusieurs reprises dans l’œuvre de Shahar, et notamment dans sa grande fresque inachevée en sept volumes, Le Palais des Vases brisés. Gabriel Luria, le personnage principal, se réfugie au fin fond de la Bretagne pour fuir sa déception amoureuse, après la semaine passée avec Orita dans la suite nuptiale du King David à Jérusalem. Pami les autres personnages de Shahar liés à la Bretagne, citons Israël (« Sroulik ») Shoshan, qui devient pasteur calviniste en Bretagne, ou encore Léontine, la vieille Bretonne qui apprend à ses hôtes comment fabriquer du cidre…

 

photo_2.JPG

Ombres et lumières malouines,

 

La Bretagne n’est pourtant pas seulement le cadre de certains épisodes de l’œuvre de Shahar, ni même le lieu où l’écrivain lui-même s’est souvent isolé, pour échapper à l’atmosphère sans doute trop pesante de son pays natal (Albert Bensoussan se souvient avoir rencontré Shahar chez Madeleine Neige, dans les années 1970, à Dinard). Je ne pense pas non plus qu’on puisse dire, comme le fait Cyril Aslanov, que « les digressions de David Shahar sur le voyage de Gabriel Shoshan en Bretagne  ou sur la maison natale de Jean Calvin à Noyon sont surtout la manifestation d’une volonté d’imiter le modèle proustien en le transposant dans l’atmosphère orientale de Jérusalem… »

 

AGENT-DE-SA-MAJESTE.gifCar en réalité, si Shahar a pu être justement comparé à Proust, il n’a pas cherché délibérément à imiter celui-ci, qu’il a découvert sur le tard. (Il semble que la première à avoir fait ce rapprochement soit Jacqueline Piatier dans son article « David Shahar, un Proust oriental» publié dans le Monde des Livres, le 14 avril 1978, à l’occasion de la parution du premier volume du Palais des Vases brisés chez Gallimard.  La consécration de Shahar en France, qui est étroitement liée à l’œuvre de sa traductrice, Madeleine Neige, aboutira à l’attribution du Prix Médicis étranger, en 1981, pour Le jour de la comtesse,avec cinq voix contre trois à Oriana Fallaci et une à Anthony Burgess).

 

Bien plus qu’un simple décor, la Bretagne apparaît comme un thème important dans l’œuvre de Shahar, qui s’est beaucoup intéressé à la mystique. Tout comme la mystique juive, élément récurrent du Palais des Vases brisés auquel elle donne son titre **, la mystique druidique a également séduit Shahar, esprit libre et éclectique qui se passionnait pour l’histoire, mais aussi pour la poésie et pour le mystère de l’existence humaine en général...

 

DINARD.jpg

Crépuscule sur Dinard

Notes

 

* Voir notre article « Les écrivains israéliens et la France, un amour partagé, Israël Magazine, juin 2011.

 

** Voir à ce sujet « Conversation », dans Trois contes de Jérusalem, Périple 1984, page 190 et s.

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