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14 septembre 2022 3 14 /09 /septembre /2022 10:23
Manières d’être vivant de Baptiste Morizot : être un loup pour l’homme?

 

Imaginez cette fable : une espèce fait sécession. Elle déclare que les dix millions d’autres espèces de la Terre, ses parentes, sont de la nature”. A savoir : non pas des êtres, mais des choses, non pas des acteurs mais le décor, des ressources à portée de main. Une espèce d’un côté, dix millions de l’autre, et pourtant une seule famille, un seul monde’”. C’est ainsi que se présente le dernier livre de Baptiste Morizot, Manières d’être vivant, que publient les éditions Actes Sud. Livre inclassable et passionnant, écrit par un jeune philosophe qui est aussi pisteur de loups dans le Vercors.

 

L’auteur se défend de tout “antispécisme” et de tout “égalitarisme” entre l’homme et les autres espèces. Pourtant son livre laisse une impression dérangeante. J’ai ressenti à sa lecture le même sentiment qu’en regardant sur Netflix la belle série documentaire consacrée aux Parcs nationaux du monde, présentée par Barak Obama. Dans un cas comme dans l’autre, des objectifs très louables (préserver la diversité des espèces, etc.) sont présentés avec talent – avec une écriture souvent poétique chez Morizot et des images incroyablement belles sur Netflix – mais avec aussi une philosophie discutable et inquiétante.

 

Pour la résumer en quelques mots, cette philosophie prétend que l’homme est un animal comme les autres et qu’il n’a aucune raison de se croire différent (et encore moins supérieur) aux autres. Lorsque l’auteur évoque notre “ascendance commune” avec les “autres animaux”, il peut sembler énoncer un truisme. Lorsqu’il raconte ses virées nocturnes sur les traces des loups et relate ce “sentiment étrange” d’appartenir “tous à la même grande meute multispécifique”, il nous dit en fait que l’homme n’est qu’un loup. Cette idée de l’animalité de l’homme – devenue si banale aujourd’hui qu’on a peine à la contester – n’aurait rien de choquant, si elle ne s’accompagnait pas en effet le plus souvent de la négation de tout ce qui sépare l’homme de l’animal, de tout ce qui lui confère sa dignité éminente.

 

A l’ère du grand magma idéologique et de l’égalitarisme absolu qui caractérise notre temps, il devient difficilement audible de rappeler que l’homme n’est pas qu’un animal. Il possède une âme, un libre-arbitre, un langage qui le séparent radicalement du reste de la création. Le passage consacré au “langage des loups” est révélateur à cet égard. L’auteur décrit avec force détails et avec un grand savoir comment communiquent les loups entre eux et comment ils répondent à ses propres hurlements. Mais il en déduit de manière très forcée que “le hurlement du loup” est “performatif”, tout comme le “je t’aime” selon Roland Barthes… comparaison révélatrice.

 

Peut-on encore rappeler qu’aucune espèce animale ne connaît de véritable langage et que toute comparaison entre les langages animaux et le langage humain repose sur un présupposé idéologique et sur un anthropomorphisme largement abusif ? A-t-on encore le droit de dire que l’homme est bien plus qu’un animal, car il est capable de sentiments élaborés, de projets et de pensée ? L’idée de nature que conteste Baptiste Morizot n’a pas été véritablement remplacée, car ni le concept de “cosmos” ni celui de “planète” qui sont aujourd’hui utilisés ne rendent compte de la place de l’homme dans la nature et dans l’univers et ne font droit à son statut unique.

 

L’anthropologie biblique tellement contestée par les écologistes de tout poil (Morizot ne fait pas exception à cet égard) n’a pas été dépassée depuis deux mille ans, dans sa manière si intelligente de décrire la spécificité de l’homme, créature duelle, proche de l’animal mais en même temps tellement différent de lui. L'alternative à l'idée biblique de l'homme comme joyau de la création reste donc en définitive le plus souvent, aujourd'hui comme hier, celle de l'homme loup pour l'homme.

Pierre Lurçat

Baptiste Morizot, Manières d’être vivant, éditions Actes Sud 2022.

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1 septembre 2022 4 01 /09 /septembre /2022 11:51

 

Éditions L’éléphant 

Paris-Jérusalem

 

Le 1er septembre 2022

 

COMMUNIQUÉ - Un événement éditorial :

 

Parution d’un recueil de textes inédits en français de Vladimir Jabotinsky, 

Le Mur de Fer - Les Arabes et nous

 

En 1923, Jabotinsky publiait un article au titre devenu célèbre : le « Mur de Fer ». Il y exposait sa conception du conflit israélo-arabe, élaborée au lendemain des émeutes de 1921 à Jérusalem, auxquelles il avait pris part en tant que témoin actif, ayant organisé l’autodéfense juive au sein de la Haganah. Cent ans plus tard, ses idées sur le sujet demeurent d’une étonnante actualité. Les articles réunis ici exposent une vision du conflit qui reste en effet très pertinente, tant à propos des racines du conflit israélo-arabe que des solutions que préconise Jabotinsky.

 

Celui-ci a en effet été un des premiers à reconnaître que le conflit entre Israël et les Arabes était de nature nationale et que la nation arabe n’allait pas renoncer à ses droits sur la terre d’Israël en échange des « avantages économiques » apportés par l’implantation sioniste. Mais ce constat lucide ne l’a pas conduit à préconiser un partage de la terre ou un Etat binational, contrairement aux pacifistes de son temps. L’originalité de l’analyse de Jabotinsky réside ainsi tant dans le respect qu’il porte à la nation arabe, que dans son refus de transiger sur les droits du peuple Juif.

 

Né à Odessa en 1880 et mort dans l’État de New-York en 1940, Vladimir Zeev Jabotinsky est une des figures les plus marquantes du sionisme russe. Écrivain, journaliste et militant infatigable, créateur du mouvement sioniste révisionniste et du Bétar, il a conquis sa place parmi les fondateurs de l’État d’Israël, entre la génération de Théodor Herzl et celle de David Ben Gourion. Théoricien politique extrêmement lucide, il avait compris la vertu cardinale pour les Juifs de se défendre eux-mêmes, et dès la Première Guerre mondiale, il obtint leur participation militaire sous un drapeau juif à l’effort de guerre des Alliés.

 

V. Jabotinsky Le Mur de Fer, Les Arabes et nous, traduction et présentation de P. Lurçat



 

Les demandes de service de presse (papier ou numérique) doivent être adressées à

pierre.lurcat@gmail.com

 

Éditions L’éléphant

Paris-Jérusalem

Éditions L’éléphant – Livres consacrés à Israël, son histoire, son peuple, son pays et sa culture

 

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4 juillet 2022 1 04 /07 /juillet /2022 13:41
"Moïse à Washington” : les racines bibliques des États-Unis

 

            Le 4 juillet, anniversaire de la Déclaration d’Indépendance américaine, est l’occasion de découvrir un livre passionnant, qui permet de mieux comprendre les États-Unis. En écoutant les médias français parler de la récente décision de la Cour suprême renversant la jurisprudence Roe c. Wade, ou d’autres sujets d’actualité – on mesure combien les États-Unis demeurent un sujet d’incompréhension pour la France et pour les autres pays occidentaux. Comme le faisait remarquer Philippe Karsenty, excellent connaisseur des États-Unis au micro de BFM TV, “les Américains ne sont pas des Français parlant anglais” et ils ont une histoire et une culture qui leur sont propres.

 

            Pour illustrer cette histoire, Karsenty a exhibé un billet de cinq dollars, sur lequel figure la fameuse devise “In God We Trust”... Chacun connaît cette devise, souvent moquée par les non-Américains, qui y voient une référence mal placée. En réalité, ce n’est pas seulement sur leur monnaie, mais dans tous les autres lieux éminents de leur vie publique et de leurs institutions que les Américains se réfèrent à Dieu, à la Bible et à ses personnages. Fondés par des puritains anglais férus de Bible, les États-Unis sont demeurés un pays pétri de références bibliques, où il n’existe pas moins de dix-huit villes portant le nom de Jérusalem et dix-huit autres celui de Hébron !

 

            Pour en savoir plus sur sujet, le livre récent de Lionel Ifrah est une excellente introduction. Il nous fait découvrir les “racines bibliques des États-Unis”, sujet passionnant et méconnu du lecteur francophone. La photo en couverture montre un relief de la Cour suprême, représentant Moïse tenant les tables de la Loi. Il n’y a pas moins de huit statues ou sculptures sur le même thème en différents lieux de la Cour suprême, rappelle l’auteur. On comprend à la lecture du livre que ces thèmes bibliques ne sont pas de simples souvenirs du passé, mais des références toujours présentes dans l’imaginaire collectif et dans la psyché américaine.

 

            En effet, et c’est un des aspects importants du livre, la Bible n’appartient pas seulement à l’histoire et à la période fondatrice des États-Unis. Elle y est présente jusqu’à aujourd’hui et il est impossible de comprendre l’actualité américaine sans y faire référence. La récente décision de la Cour suprême n’est donc pas seulement – comme une lecture superficielle peut le faire croire – une victoire du camp conservateur sur le camp progressiste. Elle est, de manière plus fondamentale, un retour aux racines religieuses de l’Amérique (et le fait que les juges conservateurs actuels soient en majorité catholiques et non protestants ne modifie pas cette donnée essentielle).

 

            En annexe au livre figurent plusieurs textes tirés des Psaumes et des Prophètes, souvent utilisés par des prédicateurs, des hommes politiques et des chefs militaires américains, textes qui, rappelle l’auteur, ont exercé et continuent d’exercer “une influence déterminante sur toutes les couches de la population américaine dans les divers aspects de leur vie sociale, juridique, politique, militaire et même économique”. Un livre important.

 

Pierre Lurçat


Lionel Ifrah, Moïse à Washington, les racines bibliques des États-Unis, Albin Michel 2019.

 

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4 juillet 2022 1 04 /07 /juillet /2022 08:44

Marianne Cohn par Magali Ktorza | éditions Ampelos (editionsampelos.com)

« Je trahirai demain, pas aujourd’hui…. »

Assassinée à 22 ans, la jeune résistante juive qui sauva plus de 200 enfants n’a jamais trahi, ni ses rêves, ni sa vision d’une humanité apaisée où les enfants ne seraient pas en danger.

Née en Allemagne, Marianne suit sa famille menacée par les nazis, de Tchécoslovaquie en Espagne, en Suisse et enfin en France. Réfugiée à Moissac en 1940, elle s’engage dans le scoutisme israélite puis dans la résistance non-violente. En 1943, elle fait partie du réseau clandestin de résistance juif qui travaille avec l’OSE, l’ORT, la CIMADE, le SSE pour assurer le passage en Suisse de familles menacées.

C’est lors d’un de ces passages qu’elle est arrêtée ; torturée elle refuse d’abandonner les enfants qui lui ont été confiés et est sauvagement assassinée.   

Cette très belle figure de la résistance féminine juive nous est restituée ici par Magali Ktorza qui a pu s’entretenir avec les camarades de Marianne et les enfants qu’elle a sauvés.

Magali Ktorza est Professeur d’Histoire juive et d’Hébreu aux Lycées et collèges en Israël et en France- Lucien De Hirsch Paris 19éme. 

Elle est diplômée en Histoire et en Hébreu et a un D.E.A en Histoire, culture et civilisation juive à l’Université de la Sorbonne Paris VIII de Saint -Denis. 

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27 juin 2022 1 27 /06 /juin /2022 17:41
Un parapluie pour monter jusqu'au ciel, de Liliane Lurçat

 

Un parapluie pour monter jusqu’au ciel. Souvenirs de jeunesse, par Liliane Lurçat (*)

 

C’est l’histoire d’une vie juive. Celle de la mère de Pierre Lurçat, auteur d’ouvrages dont nous avons parlé dans ces colonnes. Il était une fois un Juif de Cracovie en Pologne et une Juive de Byalistok en Russie. Fuyant les pogromes qui ravageaient le judaïsme d’Europe centrale, ils se retrouvent tous deux en Palestine. Ils s’aimèrent, se marièrent à Jérusalem et eurent deux enfants, un garçon, Menahem qui, plus tard, deviendra Marcel, intégration à la France oblige, et une fille, Lipah, alias Lili et finalement Liliane, l’auteure. La vie difficile dans la Palestine mandataire amène la petite famille à choisir de rejoindre Paris en 1930. C’est là que naîtra Sami, le petit dernier.

Le père et la mère s’installent dans le 5ème arrondissement, changeant régulièrement d’adresse et s’échinant à trouver du travail. C’est à la rue de l’École Polytechnique que la petite Liliane observe la vitrine d’un marchand de parapluies. « Il y en a un tout petit ,ouvert. J’ai longtemps cru qu’avec ce petit parapluie-là, on pouvait monter jusqu’au ciel ». D’où le titre de cet ouvrage !

Le père est ouvrier dans le bâtiment et la mère fait les marchés où elle vend de la bonneterie. Ses clients l’appellent « Madame pas cher ».

À la maison on parle yiddish et quand les enfants ne sont pas sages, ils se font traiter de « Sthik fleish mit zwei augen » (Morceau de viande avec deux yeux)). Mais à l’école, avec les copains, Liliane et Marcel parlent français. Ce qui n’empêche pas l’antisémitisme de se développer. Hitler et le nazisme ne sont pas loin.

Puis vient le temps de la Guerre et de l’Occupation. Pour les Juifs, une période noire commence. Par chance, Liliane, qui, parce que née en Palestine, est une « British Subject », n’est pas astreinte au port de l’étoile jaune. Le père, lui, est arrêté : Drancy, Saint-Denis…quatre années de détention. Le reste de la famille se retrouvera dans un camp à Vittel.

La Libération, enfin. Le retour au bercail à Paris. Pour Liliane, c’est le bac puis le PCB et des études de sociologie  et de psychologie, la fréquentation des étudiants communistes, la vente de L’Huma à la criée, l’auto-stop et les virée dans des auberges de la jeunesse, un mariage avec un étudiant communiste, un enfant, Olivier, un divorce et un remariage.

Une vie. Émouvant et attachant.

Jean-Pierre Allali

(*) Auto-édition. Postface de Pierre Lurçat. Imprimé en Pologne

Lectures de Jean-Pierre Allali - Un parapluie pour monter jusqu’au ciel. Souvenirs de jeunesse, par Liliane Lurçat | Crif - Conseil Représentatif des Institutions Juives de France

 

 
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19 juin 2022 7 19 /06 /juin /2022 08:05
Photo by Dan Porges/Getty Images.

Photo by Dan Porges/Getty Images.

 

L’écrivain israélien A.B. Yehoshua est décédé alors que s’ouvrait en Israël la “semaine du livre”, la manifestation littéraire qui est aussi une grande “fête du livre”, qui vient clore le cycle des fêtes du printemps israélien. Il est aussi mort avant le shabbat où nous lisons la parachat Chela-Lekha, qui relate la faute des explorateurs. A certains égards, Yehoshua faisait partie, avec ses collègues Amos Oz et David Grossman, des « modernes explorateurs » que sont ces intellectuels israéliens qui n’ont eu cesse, depuis cinquante-cinq ans, de mettre en garde leur pays et ses dirigeants contre les dangers d’une « corruption morale » et de multiples catastrophes dont l’unique cause serait, selon eux, « l’occupation des territoires ».

 

 

Disons d’emblée qu’A. B. Yehoshua fut le seul des trois (à ce jour) à accepter de remettre en cause la rhétorique apocalyptique et moralisante de « La Paix Maintenant », dont ils étaient devenus tous trois, à des degrés différents, les porte-parole patentés. En acceptant de se remettre en question pour rejeter la logique des « deux États » et de la création d’un « État palestinien » en Judée-Samarie, Yehoshua a fait preuve à la fois d’une tardive lucidité et d’une forme de courage, inhabituelle dans les sphères de la gauche israélienne. Il était en effet bien plus facile de répéter comme un mantra les slogans éculés de La Paix Maintenant et de gagner ainsi la sympathie des médias – en Israël comme à l’étranger – et le statut confortable et lucratif d’écrivains du « camp de la paix ».

 

« Camp de la paix » ? L’expression ferait sourire, si elle ne rappelait de sinistres souvenirs. Elle remonte – rappel historique pour les nouvelles générations nées après l’effondrement du Mur de Berlin – à l’Union soviétique et à ses satellites. Le « Mouvement de la paix » était dans l’après-guerre (pendant la guerre froide dont on a oublié aujourd’hui la signification) la courroie de transmission du PCUS et du communisme stalinien au sein des pays occidentaux et de leur intelligentsia, qui était déjà à l’époque le ‘ventre mou’ de l’Occident. L’expression est donc un héritage empoisonné du communisme stalinien et elle est tout aussi mensongère à l’égard d’Israël aujourd’hui, qu’elle l’était concernant l’Occident alors.

 

2.

 

Le livre que vient de publier Nili Oz (1), veuve de l’écrivain Amos Oz, sur son mari, intitulé Amos sheli, est d’une lecture agréable et instructive à la fois. On y découvre un jeune homme sensible et sûr de lui, qui a connu le succès dès son premier livre et a apostrophé publiquement tous les dirigeants israéliens, depuis David Ben Gourion jusqu'à Benyamin Netanyahou. Oz – né Klausner – est issu d’une famille bien connue de l'aristocratie sioniste de droite (son oncle était l'historien Yossef Klausner). Son départ au kibboutz Houlda, après le décès tragique de sa mère, fut l’occasion pour lui de “réévaluer” toutes les valeurs dans lesquelles il avait élevé.


En rejetant le monde intellectuel de la famille Klausner, il ne s’éloigna pas seulement de son père (dont il avait rejeté jusqu’au nom de famille). Il fit surtout cause commune avec ses professeurs de l’université hébraïque, Hugo Shmuel Bergman, fondateur avec Martin Buber de « l’Alliance pour la paix », qui prônait « une fraternité sentimentale entre Juifs et Arabes et le renoncement au rêve d’un Etat hébreu afin que les Arabes nous permettent de vivre ici, à leur botte… » (2), rêve utopique que ses parents considéraient comme totalement coupé du réel et défaitiste.

 

Dans son livre, Nili Oz qui fut la fidèle compagne d’Amos pendant soixante ans, se flatte que son mari ait été le premier à dénoncer “l’occupation” des territoires libérés en 1967, « avant Yeshayahou Leibowitz ». Effectivement, avec la ‘houtspa qui le caractérisait, le jeune Amos – âgé de moins de 30 ans – publia dans le quotidien Davar une tribune adressée au ministre de la Défense Moshé Dayan, pleine de verve et de fiel, affirmant que « nous n’avons pas libéré Hébron et Ramallah… nous les avons conquis ». Et il poursuivait : « l’occupation corrompt » (expression devenue un slogan de la gauche israélienne après 1967), « même l’occupation éclairée et humaine est une occupation ».

 

 

3.

 

Ad repetita… Aujourd’hui comme jadis, lors des débuts de notre histoire nationale et de la première conquête d’Eretz-Israël au temps de Josué (livre de la Bible qu’une ministre de la Culture prétendit bannir à l’époque des accords d’Oslo), une poignée de membres de l’élite de notre peuple se sont érigés en donneurs de leçons, en « nouveaux égarés du désert », comme l’écrivait le regretté André Neher en 1969. Avoir donné au terme biblique de « Kibboush » une connotation péjorative n’est pas le moindre péché de ces modernes explorateurs, qui ont instillé la peu dans l’esprit des Israéliens et les ont fait douter de la justesse de notre présence sur cette terre.

 

Ironie de l’histoire : l’Israël d’avant 1967 était lui aussi le fruit d’une (re)conquête et d’une victoire militaire – celle de 1948 – et la plupart des kibboutzim de l’extrême-gauche, de l’Hashomer Hatzair et du Mapam, étaient bâtis sur les ruines de villages arabes, comme Amos Oz le rappelle sans sourciller, en évoquant le kibboutz Houlda de sa jeunesse. Les pionniers de Judée-Samarie après 1967, eux, n’ont détruit aucun village arabe pour construire leurs maisons. Si « l’occupation corrompt », alors pourquoi s’arrêter à celle de 1967 et ne pas remonter jusqu’à 1948 ?

 

Les plus conséquents parmi les chantres du pacifisme israélien, comme Martin Buber, ont poussé leur funeste logique jusqu’à l’absurde, en affirmant que l’idée même d’un État national juif en Eretz-Israël était immorale. En réalité, comme le rappelait Jabotinsky il y a cent ans, en répondant aux pacifistes de son temps, « La paix avec les Arabes est certes nécessaire, et il est vain de mener une campagne de propagande à cet effet parmi les Juifs. Nous aspirons tous, sans aucune exception, à la paix ». Toutefois, comme il l’écrivait dans son fameux article « Le mur de fer », la question d’un règlement pacifique du conflit dépend exclusivement de l’attitude arabe. Propos qui demeurent d’une brûlante actualité jusqu’à ce jour.

 

 

P. Lurçat

 

1. Nili Oz, Amos Sheli, Keter 2022.

2.  Amos Oz, Une histoire d’amour et de ténèbres, traduction de Sylvie Cohen, Gallimard 2004, p. 21.

 

Le quatrième volume de la Bibliothèque sioniste, consacré aux textes de Jabotinsky sur la question arabe en Israël et intitulé Le mur de fer. Les Arabes et nous, paraîtra dans les prochaines semaines.

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Découvrez la Bibliothèque sioniste !

 

 

Les grands textes des pères fondateurs du sionisme politique, inédits ou épuisés en français, mis à la disposition du public francophone.

DÉJÀ PARUS

JABOTINSKY, La rédemption sociale. Eléments de philosophie sociale de la Bible hébraïque.

JABOTINSKY, Questions autour de la tradition juive. Etat et religion dans la pensée du Rosh Betar.

GOLDA MEIR, La maison de mon père, fragments autobiographiques.

À PARAITRE :

JABOTINSKY, Les Arabes et nous, le mur de fer.

EN VENTE SUR AMAZON et dans les librairies françaises d’Israël,

ou après de l’éditeur editionslelephant@gmail.com

Dernier titre paru : JABOTINSKY, Questions autour de la tradition juive

Il faut être infiniment reconnaissant à Pierre Lurçat de nous permettre, par le biais de ce petit livre, de mieux connaître celui qui fut le créateur du mouvement sioniste révisionniste, celui qu’on désignait comme le « Roch Betar ». On découvre ainsi l’attachement de ce grand leader à la religion juive.

Impressionnant. À découvrir !

Jean-Pierre Allali, CRIF.ORG

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17 juin 2022 5 17 /06 /juin /2022 14:35
Avraham B. Yehoshua, un écrivain à la voix singulière

L’écrivain israélien Avraham B. Yehoshua est mort à Tel-Aviv, en Israël, mardi 14 juin. Il avait 85 ans. Tous ceux qui ont approché l’homme en conserveront l’image d’un être généreux, optimiste, curieux de tout, observateur et voyageur passionné. A rebours de bien des écrivains de son pays, parfois campés dans une posture de précepteur ou d’avertisseur d’incendie, et bien qu’engagé corps et âme dans le camp de la paix avec son ami de toujours, le romancier Amos Oz (1939-2018), il savait rire, sourire et même apparaître dans ses récits sur un mode ironique, comme le ventripotent réalisateur de Rétrospective (Grasset, 2012), qui lui a valu le prix Médicis étranger la même année.

Lire aussi  Avraham B. Yehoshua, vieil homme ému

Pour A. B. Yehoshua d’ailleurs, l’implication dans la politique allait de soi puisqu’il persistait à prendre la littérature comme un champ d’expérience éthique, ce qu’il développe dans un essai, Comment construire un code moral sur un vieux sac de supermarché (L’Eclat, 2004). Voir les jeunes auteurs israéliens déserter la parole publique ne l’en agaçait que plus. Ses fictions à lui bruissent des événements qui ont entouré sinon conditionné l’écriture, que ce soit la guerre du Kippour (1973) pour L’Amant (Calmann-Lévy, 1977), son premier roman, publié à l’âge de 40 ans, les attentats et leurs victimes au bas de l’échelle avec Le Responsable des ressources humaines (Calmann-Lévy, 2005), ou les ravages de la colonisation, dans l’un de ses derniers ouvrages, Le Tunnel (Grasset, 2019).

Lire aussi : Article réservé à nos abonnés Avec « Le Tunnel », Avraham B. Yehoshua invite à la réconciliation

Pour autant, l’art de Yehoshua dépasse les limites du roman à thèse. Il a excellé à bâtir des intrigues aux ressorts complexes ou de vastes fresques historiques ou sociales qui ont incité certains critiques à voir en lui une sorte de « Balzac israélien ». Tel est le cas de Monsieur Mani (Calmann-Lévy, 1994), son œuvre la plus accomplie, à ses propres yeux.

Cette comparaison balzacienne a au moins l’avantage de rappeler l’attachement à l’Europe et à la France d’un auteur qui maîtrise parfaitement notre langue et a passé plusieurs années (de 1963 à 1967) à Paris en tant que shalia’h (délégué israélien) à l’Union mondiale des étudiants juifs. Il s’y rend aussi à l’instigation de sa femme, la psychanalyste Rivka Yehoshua (« Ika »), mère de leurs trois enfants, qui a partagé son existence en compagne et en « amie » disait-il, de 1960 jusqu’à la mort de celle-ci, en 2016.

A l’instar de son contemporain l’historien Zeev Sternhell (1935-2020), Yehoshua a cherché son inspiration plutôt en Europe et en France qu’outre-Atlantique. Le Vieux Continent attire alors les futurs écrivains israéliens qui, comme lui, composent la « génération de l’Etat ». Formée dans les années 1950, celle-ci entend rompre avec le style idéologique, l’« homme nouveau » sioniste et le symbolisme teinté de surréalisme propre aux aînés de la « génération de 1948 » (date de l’indépendance d’Israël).

A. B. Yehoshua (« B. » pour « Bouli » ou Bully, « le taurillon », surnom que ses parents lui ont donné et dont ses connaissances ont usé avec un sourire complice) laisse quatre recueils de nouvelles – genre qu’il estimait indispensable de maîtriser avant de passer à des œuvres plus denses – et douze romans, souvent adaptés au cinéma, à l’image de la nouvelle Trois jours et un enfant, par le réalisateur israélien Uri Zohar (1935-2022), dès 1967.

Une quête d’authenticité

Même s’il a évité de puiser dans sa propre biographie la source de son travail romanesque, la voix singulière que l’œuvre d’A. B. Yehoshua fait entendre dans la littérature hébraïque moderne doit beaucoup à l’histoire de sa famille. Par son père, arabisant et traducteur au Secrétariat général du mandat britannique en Palestine, il revendique fièrement son appartenance à la « cinquième génération » présente sur le sol d’Israël.

Ses ancêtres partis de Salonique au milieu du XIXe siècle pour s’installer à Jérusalem relèvent du « vieux yichouv » (les juifs arrivés avant les premières vagues d’immigration sioniste). Sa mère était originaire du Maroc et, par son ascendance, Yehoshua incarne la culture des Séfarades (juifs orientaux de souche espagnole) dans un espace littéraire majoritairement dominé par l’establishment ashkénaze aux racines européennes.

Comme tous les jeunes Israéliens, A. B. Yehoshua sert dans l’armée, dans la prestigieuse unité des parachutistes, et participe dans le Sinaï aux combats de la guerre de Suez (1956). Si son œuvre de romancier et d’essayiste et son enseignement d’universitaire se veulent une quête d’authenticité, rappelle Benny Ziffer, qui dirigea longtemps les pages du quotidien Haaretz, rien ne lui fait plus horreur que l’enfermement identitaire, catégorie dans laquelle ce laïque résolu faisait entrer le « fondamentalisme religieux ». La fusion croissante du nationalisme et du messianisme inquiétait ce membre du Parti travailliste puis de Meretz (gauche libérale). Telle est l’une des raisons pour lesquelles il a fini par déménager de Jérusalem à Haïfa, dans le nord d’Israël, y appréciant non seulement le climat moins oppressant de la Galilée, mais aussi le multiculturalisme et la cohabitation qui y règnent entre Juifs et Arabes.

 

Après avoir prôné, des décennies durant, la solution à deux Etats, il a spectaculairement changé d’avis en 2018, estimant la séparation désormais impossible et appelant à imaginer des issues susceptibles pour en finir avec ce qu’il n’hésitait pas à qualifier de situation d’« apartheid ». Dans son ultime tribune livrée au journal Haaretz, il morigène non sans humour la panique morale éprouvée par nombre de ses compatriotes à l’idée d’une dissolution du caractère juif du pays dans un Etat binational. Les juifs n’ont-ils pas su conserver leur civilisation dans des contextes historiques bien moins favorables que ne l’est le voisinage des Palestiniens ?

Cet hommage tardif à l’exil n’a pas empêché l’auteur de Pour une normalité juive (Liana Levi, 1998) d’adhérer à une forme radicale de sionisme. Il a jugé que l’existence du judaïsme en diaspora était vouée soit à demeurer une demi-vie, soit à disparaître. « Israélien, c’est le nom original du peuple juif, aimait-il à répéter. C’est le juif total. » Pour lui, les phénomènes de rejudaïsation d’Israël, surtout religieux, mais aussi l’exode des jeunes Israéliens récupérant des passeports européens afin d’habiter Berlin ou Londres, constituent autant de régressions, un refus d’assumer le statut authentiquement moderne d’une citoyenneté nationale fondée, notamment, sur le territoire, la langue hébraïque et la justice. Un message en peine certes, à l’heure des identités « postmodernes » et « postsionistes », mais que l’œuvre de ce grand écrivain continue de porter sans lui.

 (lemonde.fr)

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16 juin 2022 4 16 /06 /juin /2022 11:11

 

Nous ne vivons plus dans le monde des choses, mais dans celui de l’information. Ce constat qui peut sembler banal s’avère lourd de conséquences pour notre manière d’habiter le monde et de le penser. En effet, “l’ordre terrien est aujourd’hui remplacé par l’ordre numérique” et celui-ci “déréalise le monde en l’informatisant”. C’est le point de départ de l’analyse du philosophe Byung-Chul Han, dans un petit livre incisif intitulé La fin des choses et sous-titré “Bouleversements du monde de la vie”. 

 

 

L’auteur, né en Corée du Sud vivant depuis plusieurs décennies en Allemagne, enseigne à l’université des arts de Berlin. Il a déjà publié une quinzaine d’ouvrages, dont la plupart sont traduits en français, parmi lesquels on peut citer Psychopolitique. Le néolibéralisme et les nouvelles techniques du pouvoir (Circé 2016) ou La société de transparence (PUF 2017). Le titre original de son livre est Undinge : Umbrüche der Lebenswelt, qui signifie littéralement “Les non-choses. Bouleversements du monde de la vie”. 

 

Le concept de “non-chose” (undinge) est emprunté au théoricien des médias Vilem Flusser, auteur d’un livre intitulé Choses et non-choses : esquisses phénoménologiques. Comme Flusser, Byung-Chul Han a été marqué par la phénoménologie et par l’œuvre de Heidegger, dont il utilise plusieurs concepts-clés.

 

La thèse centrale de son livre peut sembler paradoxale : nous pensons en effet vivre dans un monde marqué par la surabondance, entouré d’objets de plus en plus nombreux et de plus en plus périssables. Pourtant, les choses elles-mêmes sont aujourd’hui remplacées par ces “non-choses” que constituent les informations. Nous sommes ainsi submergés d’informations, qui n’ont pas seulement pour effet d’orienter notre vision du monde, mais de manière plus radicale, de nous empêcher de percevoir le monde réel et d’y accéder. “La masse d’informations qui recouvre la réalité… empêche les expériences de la présence”.

 

Ce changement profond n’affecte donc pas seulement la matérialité de nos existences ou notre manière d’appréhender le monde: il concerne en fait notre présence même au monde, ce fameux “Dasein”, selon la terminologie de Heidegger. “Nous nous trouvons aujourd’hui au seuil de l’ère des choses et de l’ère des non-choses… Nous n’habitons plus le ciel et la terre, nous habitons Google Earth et le Cloud”. Pour s’en convaincre, il suffit de penser à la manière dont nous nous orientons désormais dans l’espace quotidien. 

 

Aujourd’hui, le GPS nous permet de nous déplacer d’un point A à un point B, en abolissant toute dimension sensible de l’espace, réduit à un espace mathématique. L’outil technologique nous impose sa “vision du monde”, celle d’un ensemble de points et de lignes dépourvus de toute qualité sensorielle. L’espace mathématique n’est plus seulement l’abstraction employée par les scientifiques pour décrire notre monde quotidien, il s’est superposé à ce dernier et l’a, dans une large mesure, supplanté et remplacé.

 

Cette transformation radicale du “monde de la vie” est en passe de bouleverser la condition humaine. Dans les pages les plus personnelles de son livre, Byung-Chul Han abandonne le regard du philosophe pour adopter celui de l’homme amoureux des choses. Prenant l’exempe du juke-box et du livre papier, deux objets dont on avait annoncé le caractère obsolète, l’auteur se livre ainsi à un éloge de ces choses qui rendent notre monde habitable et qui l’enchantent. Citant L’essai sur le juke-box de Peter Handke, il affirme ainsi que “les choses donnent à voir le monde”. “En même temps que des choses, nous perdons aussi des lieux”.

 

La numérisation du monde actuel abolit tout vis-à-vis, comme nous l’avons tous expérimenté, seuls face à nos écrans muets et aveugles. Au terme de cette réflexion philosophique d’une actualité brûlante, Byung-Chul Han réclame une révision de fond en comble de notre “rapport à la terre”, qui irait bien au-delà de la seule exigence de durabilité tellement rebattue aujourd’hui, car explique-t-il, “l’écologie doit être précédée d’une nouvelle ontologie de la matière”. Il ne s’agit pas pour lui de “sauver le monde” ou la planète, mais plus prosaïquement - et sans doute plus fondamentalement aussi - de sauver les choses pour préserver leur âme et la nôtre. Un essai revigorant.

 

Pierre Lurçat

 

Byung-Chul Han, La fin des choses. Bouleversements du monde de la vie. Actes Sud 2022.

 

“La fin des choses” de Byung-Chul Han ; un essai très actuel
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12 juin 2022 7 12 /06 /juin /2022 10:38

Les grands textes des pères fondateurs du sionisme politique, inédits ou épuisés en français, mis à la disposition du public francophone.

DÉJÀ PARUS

JABOTINSKY, La rédemption sociale. Eléments de philosophie sociale de la Bible hébraïque.

JABOTINSKY, Questions autour de la tradition juive. Etat et religion dans la pensée du Rosh Betar.

GOLDA MEIR, La maison de mon père, fragments autobiographiques.

À PARAITRE :

JABOTINSKY, Les Arabes et nous, le mur de fer.

 

EN VENTE SUR AMAZON et dans les librairies françaises d’Israël, 

ou après de l’éditeur editionslelephant@gmail.com

 

 

 A l’occasion de la semaine du livre en Israël*, les ouvrages de la Bibliothèque sioniste sont vendus au prix promotionnel de 10 EUR / 35 NIS


*Offre valable jusqu’au 20 juin 2022

 

JABOTINSKY, Questions autour de la tradition juive

Il faut être infiniment reconnaissant à Pierre Lurçat de nous permettre, par le biais de ce petit livre, de mieux connaître celui qui fut le créateur du mouvement sioniste révisionniste, celui qu’on désignait comme le « Roch Betar ». On découvre ainsi l’attachement de ce grand leader à la religion juive.

Impressionnant. À découvrir !

Jean-Pierre Allali, CRIF.ORG

 

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6 juin 2022 1 06 /06 /juin /2022 08:10
“Proust du côté juif” d’Antoine Compagnon, Pierre Lurçat

 

Dans l’abondante moisson de livres parus à l’occasion du centenaire du décès de Marcel Proust, celui d’Antoine Compagnon apporte un regard original, que son titre laisse mal deviner. Contrairement aux apparences, il ne s’agit pas en effet d’aborder la judéité de Proust - thème débattu et rebattu depuis un siècle - que la réception de l’œuvre de Proust dans les milieux juifs français de son époque, et en particulier au sein du milieu des jeunes Juifs “sionistes”.

 

Professeur émérite au Collège de France, l'auteur avait déjà publié en 1989 un “Proust entre deux siècles”. Ce dernier livre est le fruit d’une enquête menée pendant la pandémie de Coronavirus, sous forme de feuilleton publié sur son blog. Le résultat de ses studieuses périodes de confinement est un album richement illustré, issu du travail et des interactions de l’auteur avec ses premiers lecteurs.

 

*

Ce qui m’importait”, explique-t-il, c’était de réfuter l’idée de plus en plus reçue qui voit de l’antisémitisme ou de la judéophobie dans la représentation des Juifs par Proust” (idée défendue notamment par le romancier Alessandro Piperno dans son Proust antijuif). Le livre traite donc essentiellement de la manière dont Proust a été lu par ses contemporains juifs, tels André Spire - qui fut le premier à aborder la judéité de Proust - Benjamin Crémieux ou Elie-Georges Cattaui.

 

L’idée d’un Proust antisémite ne résiste pas à l’examen des faits. Dans son chapitre consacré aux lecteurs de Proust de la “fin de l’après-guerre”, l’auteur mentionne ainsi les articles de Siegfried van Praag, qualifiant Proust de “témoin du judaïsme déjudaïsé”. C’est sur le fondement d’une telle qualification que certains ont pu décrire Proust comme un Juif totalement assimilé, voire comme un Juif antijuif. Antoine Compagnon affirme notamment qu’Hannah Arendt aurait emprunté cette idée à van Praag. En réalité, Arendt ne fait pas de Proust le modèle de l’assimilation, mais se sert au contraire de La Recherche pour critiquer le modèle de l’assimilation, à l’instar des jeunes lecteurs sionistes de Proust.

 

Proust sioniste?

 

A l'inverse, l'idée d’un “Proust sioniste” semble tout autant tirée par les cheveux. “Quand je dis “Proust sioniste”, explicite l’auteur, “j’entends non pas, bien entendu, que l’homme fut sioniste, mais que [des] jeunes sionistes s’emparèrent de son oeuvre pour faire avancer leur cause…” Quant aux innombrables théories autour des liens entre l’écriture proustienne et le Talmud ou la Kabbale, Antoine Compagnon rappelle que cette thématique a été inventée par Denis Saurat, qui écrivait dans La Revue juive en 1925 : “Le style proustien est le style du rabbin commentant les Ecritures”. Notons que cette affirmation n’avait, sous la plume de son auteur, rien de péjoratif.



 

Cette théorie fera florès, et nombreux sont ceux qui développeront la comparaison… y compris Louis-Ferdinand Céline, expliquant pour sa part que “Le Talmud est à peu près bâti comme les romans de Proust, tortueux, arabescoïde, mosaïque désordonnée” (entre autres amabilités du même acabit). On comprend bien, à la lecture de ce jugement péremptoire, que ce n’est pas seulement de Proust que parle ici l’auteur de Bagatelles pour un massacre, mais aussi des Juifs et de sa propre aversion pour ceux-ci. (Il est révélateur que l’actualité littéraire en France, un siècle après la mort de Proust, tourne encore autour de la judéité de ce dernier et des éructations antijuives de Céline). 

 

Sans prendre parti dans la querelle d’érudits entre Antoine Compagnon et Patrick Mimouni, pour savoir si l’auteur de la Recherche avait ou non lu le Zohar, je me permettrais ici une seule remarque. On ne “lit” pas le Zohar comme on lit un roman ou même un essai, de même qu’on peut difficilement “lire” le Talmud. On peut les étudier, de préférence dans l’original (même si d’excellentes traductions existent aujourd’hui pour le Talmud, grâce au rabbin Adin Steinsaltz). La question de savoir si Proust aurait "lu" le Zohar est donc tout à fait secondaire, par rapport à celle de savoir s'il aurait pu l'étudier, ce qui serait évidemment un scoop!

P. Lurçat

 

Antoine Compagnon, Proust du côté juif, Gallimard 2022.

 

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